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Robert Morin s'en fout

Robert Morin pratique un cinéma sans compromis.... (Photo: Robert Skinner, archives La Presse)

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Robert Morin pratique un cinéma sans compromis.

Photo: Robert Skinner, archives La Presse

Il s'en fout, Robert Morin. D'être une attraction, de faire du bruit, que l'on parle de lui. Il s'en fout de rejoindre le public, s'il faut pour cela diluer son propos, s'écarter de sa mission, de son essence, de son art.

C'est un artiste authentique, un homme vrai. On ne le verra pas faire le pitre dans une émission de variétés pour un cachet UDA ou tourner un film commercial pour redorer sa cote auprès des bailleurs de fonds.

Il s'en fout. Il retourne quand il peut dans le bois, dans sa cabane de Maniwaki, sans s'en faire une fierté. Sans se poser en allié de la plèbe, pour asseoir une autorité morale ou une crédibilité rurale. Il n'a pas besoin de répéter, comme un politicien, qu'il connaît la région et ses habitants.

Il s'en fout. Il filme la vie sans l'enjoliver de poésie empesée. Il filme la vie avec un regard de poète. La distinction est fondamentale dans son cinéma. Robert Morin fabrique des films qui l'animent, pas des films qui plaisent. Son cinéma est exempt de tout clientélisme, cette manière condescendante de se convaincre que le public préfère ceci ou cela, et que c'est donc de cela (et de ceci) qu'il faut l'abreuver.

Robert Morin est un artiste qui crée sans flafla ni esbroufe. Sans attendre les louanges ni espérer les lauriers. Il s'en fout. Des vedettes et du star-système, de l'avis de la critique. Je l'admire parce qu'il n'en fait qu'à sa tête. Il a refusé de me rencontrer à l'époque où je tenais dans ces pages la chronique «À table avec», autour d'un thème lié à un artiste. Poliment. On ira prendre une bière, mais pas pour ton journal, qu'il m'avait dit.

C'est un filmmakers' filmmaker, comme disent les anglos. Apprécié par la profession pour l'acuité de son regard, pour les libertés qu'il se permet, pour son je-m'en-foutisme rempli d'espoir, pour tous les autres. C'est un oiseau rare. Un tenant de l'art pour l'art, dans un monde aveuglé par le commerce.

Les prix le récompensent malgré lui. Il fut lauréat du prix Albert-Tessier l'an dernier, la plus haute distinction décernée à un cinéaste québécois. Il a investi la moitié de la bourse de 30 000$ dans son nouveau projet, réalisé avec cinq fois cette somme, aussi bien dire trois bouts de ficelle.

Du pur Morin

Son cinéma est celui d'un artisan, d'un résistant, qui bouscule les conventions, dérange, déstabilise. Il n'a que faire des a priori, des qu'en-dira-t-on, des clichés, des préjugés, des lieux communs. Son plus récent long métrage, 3 histoires d'Indiens, à l'affiche aujourd'hui, est du pur Morin, sans compromis ni concession.

Un film rêche et contemplatif, brinquebalant et imparfait, dans le fond comme dans la forme. Une oeuvre qui s'inspire du documentaire dans la fiction, percutante, à la fois cruellement réaliste et onirique, sur la vie des jeunes autochtones du Nord-du-Québec.

Trois histoires, autour d'une demi-douzaine de personnages, qui mûrissent sous notre regard. Erik, un patenteux que l'on suit d'entrée de jeu, est un laissé-pour-compte de notre société, à l'image de sa communauté, qu'il veut aider à renouer avec ses racines. Jeune homme enjoué, mais démuni, vidéaste amateur qui vit seul avec une mère absente d'esprit, que son ex-mari n'a plus le droit d'approcher après des années de violence.

«Il n'a plus le droit de venir au Lac-Simon», dit Erik, un moulin à paroles, en parlant de son père, tout en brossant un portrait vidéo sommaire de sa famille: un frère en prison, des frères et soeurs indigents, d'autres suicidés, et lui et sa mère, laissés à eux-mêmes dans une maison insalubre, envahie par les transistors qu'Erik trouve dans une décharge et les chiens qui leur tiennent compagnie.

Morin dénonce la situation d'apartheid vécue par les autochtones du Québec. La prison à ciel ouvert de leur assistanat social, problème systémique que la société préfère ignorer, sinon pour en rappeler les effets pervers (dépendance au jeu, aux drogues, violence, alcool, etc.).

Le cinéaste n'a pas voulu verser dans le misérabilisme. Le tableau qu'il brosse est loin d'être rose, mais il n'est pas dénué d'espoir. Lucide, Morin ne nie pas l'évidence du cercle vicieux qui afflige les communautés autochtones. Mais il a préféré montrer le revers de la médaille, les passions qui animent les jeunes autochtones.

Dans son film nourri de métaphores, l'espoir est incarné par trois adolescentes vouant un culte mystique à Kateri Tekakwitha, récemment canonisée. La beauté des paysages tranche avec la désolation des habitations de fortune. Un contraste que Robert Morin met en évidence à travers le personnage de Shayne, jeune homme mutique et morose, coupé du monde, transi de spleen, qui s'évade en écoutant en permanence la musique de Bartók ou de Wagner.

Dans le cinéma de Morin, le beau côtoie le laid. Comme dans la vie. La vraie. Celle sans fard que nous présente le plus franc de nos artistes.




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