| Commenter Commentaires (14)

Les valeurs québécoises

Si Jian Ghomeshi sortait du théâtre, rue Sainte-Catherine,... (PHOTO LA PRESSE CANADIENNE, CBC)

Agrandir

Si Jian Ghomeshi sortait du théâtre, rue Sainte-Catherine, et se promenait un peu dans le quartier, il n'y serait connu ni d'Ève ni d'Adam.

PHOTO LA PRESSE CANADIENNE, CBC

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

C'était il y a quelques semaines, à l'occasion d'une discussion sur la couverture médiatique d'un projet dont vous avez peut-être vaguement eu vent. Ça commence par la lettre «C» et, dans un spasme incontrôlable, pousse parfois le quidam à insulter son prochain. Comme un syndrome de la Tourette qui serait hautement contagieux.

Toujours est-il que je participais à la fin septembre, dans le cadre du Festival Pop Montréal, à une émission spéciale de Q, la quotidienne matinale du brillant Jian Ghomeshi à l'antenne de la radio de la CBC, enregistrée exceptionnellement le soir, devant public.

Je suis resté bouche bée lorsque j'ai vu Ghomeshi être reçu comme un demi-dieu dans un théâtre Olympia archi-comble. Cris de femmes en pâmoison, applaudissements à tout rompre, puis silence religieux au moment de boire les paroles de l'animateur. Ce gars-là est une vraie rock star, me suis-je dit, assis à ses côtés sur la scène, médusé.

Puis j'ai pensé que si Ghomeshi sortait du théâtre, rue Sainte-Catherine, et se promenait un peu dans le quartier, il n'y serait connu ni d'Ève ni d'Adam. Il y aurait peut-être même quelques vieilles dames pour s'inquiéter que ce beau musulman d'origine iranienne ne tente, avec son sourire irrésistible, de les séduire avant de les euthanasier. Désolé, je m'égare...

J'ai écouté cette foule en liesse acclamer le collègue Bernard St-Laurent, animateur à CBC Montréal, comme s'il s'agissait de Véronique Cloutier ou de Marc Labrèche, et je me suis dit que le fameux cliché des «deux solitudes» sur le fossé culturel entre francophones et anglophones était toujours aussi valable et pertinent.

Si l'on demandait à des Québécois francophones s'ils connaissent les stars médiatiques canadiennes que sont Jian Ghomeshi, George Stroumboulopoulos, Ron MacLean, Wendy Mesley, Mary Walsh ou encore Peter Mansbridge, je suis convaincu que le pourcentage de «oui» ne serait pas très élevé.

Il ne le serait pas davantage pour l'écrivaine Louise Penny, une autre invitée de cette émission spéciale de Q (à laquelle participaient notamment Antoine Bertrand et Patrick Watson). Même si le plus récent polar de cette ancienne journaliste québécoise, mettant en vedette un inspecteur de la Sûreté du Québec nommé Armand Gamache, s'est retrouvé dès sa parution en tête de la liste des best-sellers du New York Times.

Si l'on demandait à 100 Québécois francophones s'ils connaissent le Prix Nobel de littérature Alice Munro, combien répondraient oui? Je ne le sais pas et je préfère sans doute ne pas le savoir. Ce n'est pas ce à quoi s'intéressent les médias, du reste. Pour la deuxième fois en moins de 18 mois, on a plutôt demandé aux Québécois anglophones s'ils connaissent les "vedettes" québécoises.

Une «enquête» du Journal de Montréal, publiée lundi, conclut que «les anglophones de Montréal connaissent toujours aussi mal la culture populaire québécoise». À preuve, seulement deux Anglo-Québécois sur un total de 100 interrogés par le Journal connaissent Jean-René Dufort, 4% savent qui est Guy A. Lepage, et 5%, Rémy Girard. En est-on vraiment surpris?

Ce qui me surprend, moi, c'est que 25% des Anglo-Montréalais connaissent Marie-Mai, alors que je serais incapable de nommer une seule de ses chansons. À chacun ses référents culturels. On se consolera en apprenant que 68 Anglos sur les 100 interrogés connaissent Lise Watier. Le maquillage ne connaît pas de frontière linguistique.

Ce qui me heurte (comme dirait Fabienne Larouche) dans cette nouvelle «enquête», c'est tout ce qu'elle sous-entend. Le non-dit tendancieux, dans le contexte actuel. La sous-question qui se lit si facilement entre les lignes: les Anglos connaissent-ils assez «nos» vedettes pour être considérés comme des Québécois? Comme si connaître Marie-Mai était un critère d'adhésion aux fameuses «valeurs québécoises».

Ce n'est pas un hasard, à mon sens, si Jean-François Lisée signait lui-même, il y a à peine 18 mois, juste avant son entrée en politique active, les textes accompagnant un sondage pour le compte du magazine L'actualité sur le rapport des «Anglos» au Québec. On y posait aussi des questions sur la notoriété de personnalités publiques québécoises dans la communauté anglophone.

On y apprenait sans surprise que 56% des Anglo-Québécois ne savent pas qui est Julie Snyder, que 57% ne connaissent pas Véronique Cloutier, que 61% n'ont aucune idée de qui est Normand Brathwaite (contre 75% dans l'enquête du Journal de Montréal). Aussi, 74% n'ont jamais entendu parler de Marie-Mai et 86% de Janette Bertrand, pourtant «l'une des personnalités les plus connues du Québec».

Lou Doillon ne sait sans doute pas non plus tout ce que Janette Bertrand a fait pour l'émancipation de la femme québécoise. Dimanche à Tout le monde en parle, la chanteuse et actrice française a tranché à sa manière, avec la bienveillance régnant sur le plateau à l'égard de Mme Bertrand, en déclarant qu'elle provenait d'une famille formée de «vrais tolérants» qui ne «portent pas constamment de jugements».

«J'entendais le débat juste avant que j'arrive, a-t-elle dit. C'est vrai que c'est fantastique d'être élevée par des gens qui ne sont pas «morale». Ce n'est pas qu'ils n'ont pas de morale, mais qu'ils ne sont pas «morale». Ils n'ont pas systématiquement une leçon à donner à absolument tout le monde.»

On ne fera pas un débat ici sur le relativisme culturel. C'est une autre question. Mais la perspective culturelle, à géométrie variable, joue certainement un rôle dans notre appréciation d'un débat. Elle se manifeste autant dans l'incompréhension de Lou Doillon face à la complaisance à l'égard d'une femme qui déclare ne pas vouloir être soignée par une médecin voilée que dans l'importance à donner au fait de connaître ou pas Marie-Mai.

Maintenant, si on pouvait cesser de jouer à «qui est le plus Québécois» - et partage le mieux nos valeurs communes -, ce serait un pas dans la bonne direction.

Partager

publicité

Commentaires (14)
    • Légiférées?
      C'est loin d'être fait.
      Et puis ce ne sont pas des ambitions «centralisatrices», mais bien «javellisatrices» ou «aplatissatrices». Mais surtout «j'ai peur de tout ce qui n'est pas comme moi -satrices».
      Ils pensent que les préjugés sont liés aux signes religieux visibles. Mais parmi les personnes les plus racistes, au moins la moitié n'en porte aucun! Et puis croire que forcer les gens à s'habiller d'une certains façon (ou à ne pas le faire) va changer leur façon de penser, c'est de la pensée magique. Ça va créer l'effet contraire parce que les gens vont être sur la défensive.
      C'est pitoyable de voir qu'alors que des Québécois ont accusé le Canada de vouloir faire disparaître le caractère unique de leur «nation», ce qui a provoqué une levée de boucliers, Marois et son grand dadais veulent faire la même chose aux autres. Les Maghrébins et les Africains ont dû lutter âprement contre le colonialisme français et la réaction islamiste qui a suivi, dans certains cas. Ils arrivent ici et on veut leur faire la même chose. Yé.

    • M. Cassivi votre analyse très pertinente ! c'est rafraîchissant de vous lire
      Merci

    • Partager nos valeurs communes. C'est un bon plan mais il faudrait d'abord s'entendre sur la définition du mot « valeur ». Pour certains c'est une référence morale qui oriente des choix et pour d'autres c'est un code de conduite. Il y a toute une différence entre les deux. Je parierais que, dans l'absolu, nous partageons les mêmes valeurs universelles que l'ensemble de nos concitoyens occidentaux. Ce qui devrait faciliter le partage. Après nous pourrons nous entendre sur la définition du mot « intégration ».
      En terminant, j'encourage tous ceux qui ne le connaisse pas, à écouter l'émission de Jian Gomeshi (10h à CBC ou en podcast). C'est un ambassadeur formidable pour nos artistes québécois.

    • Monsieur Cassivi, Il existe ici un relativisme à deux vitesses. 26 000 personnes qui s'expriment sur la Charte ce n'est pas assez au goût de certains de vos lecteurs, mais 100 anglos qui témoignent de leur culture (ou manque de culture c'est selon) vous suffisent pour pondre un article.
      L'opinion d'un anglo serait-elle plus importante que celle d'un franco?

    • bravo M, Cassivi . Imaginez que Duplessis ait fait adopter une Charte des valeurs ultra-catholiques des Québécois de l"époque pour justifier sa chasse aux communistes et aux Témoins de Jéhovah.Les années passent, les valeurs changent, mais l'intolérance est la même.

    • Bravo vous êtes très isnpiré monsieur Cassavi dans vos articles ces temps-ci. Vous nous montrez les choses sous un nouvel angle. A propos je ne comprend pas encore comment peux t,un affirmer comme monsieur Drainville que 26,000 personnes DIFFÉRENTES ont participé a sa consultation (il insiste beaucoup sur le mot DIFFÉRENTES en passant) Il est trèes facile d,avoir 10 courriel différent (on peu s'en faire dans yahoo a l'infini) et répondre plusieurs fois (la vous me direz c'est le IP qui trahis. pas du tout allez a la blibliotheque au cyber café au bureau et chez vous et déja vous répondez quatre fois... Il y a comme une attrape nigaud dans l'affaire de Drainville ... Je ne comprend pas que certains y attachent tant d'importance. Il pourrait dire ce qu'il veut ... les pourcentage qu,il veut en plus. Ben oui il dit je garde les courriels pour les divulguer en Cour au besoin mais encore la ca fait , passez notre Charte la !!!! C'est tout ce qu,il l'intéresse et il prend tout les moyens CROCHES pour y arriver... J,inclus les nominations partisanes au Conseil du Statut de la Femme la dedans

    • Oups, étaiENT évidemment.

    • J'ignorais que les anglos-québécois était si heureux.

    • « La sous-question qui se lit si facilement entre les lignes: les Anglos connaissent-ils assez «nos» vedettes pour être considérés comme des Québécois? »
      -- -- --
      C'est parce que je ne connais que très peu ces gens définis comme étant « nos » vedettes.
      Sauf que, voyez-vous, je suis, d'après ce que je saisis de vos propos, un Québécois.
      Mais Marie-Mai, c'est qui? Je vous ai lu et bien qu'étant convaincu d'être un Québécois (je réside au Québec), je ne parviens pas à m'arrimer... à l'identité québécoise offerte ici.
      À moins que tout ce triturage cérébral identitaire m'amène à la conclusion, puisque n'ayant qu'une très faible connaissance de ceux et celles qui sont « nos » vedettes, de n'avoir aucne identité, de n'avoir en somme car sans identité aucune existence.
      Coudonc! Suis-je partie prenante de ce dieu québécois laïc qui n'a d'existence que dans l'expression de son inexistence?
      Et si c'était cela la valeur fondamentale de l'identité québécoise, l'inexistence, faudrait pas alors se demander pourquoi, entre inexistants que nous sommes, nous ne nous reconnaissons pas les uns les autres.
      Oups! Je viens de l'échapper.
      Daniel Verret

    • Ils ne connaissent pas plus nos "personnalités" que nous connaissons les leurs alors personne n'a le monopole de l'indifférence.

    • Reste que ces sondages mettent le doigt sur un phénomène assez particulier: c'est quand même significatif que 2 communautés se côtoient depuis plus d'une centaine d'années sans vraiment partager et chercher a mieux se connaitre. Quant a l'attitude dans le débat, tout est une question de respect. Oui comme Lou Doillon, il faut être tolérant, mais tolérant ne veut pas dire évacuer tout sens critique, et tout accepter au nom d'un relativisme culturel.Mais entre la critique et le dénigrement, la frontière peut être mince. Il faut être vigilant et lorsque la colère s'en mêle, on peut tomber facilement dans le dénigrement. Un exemple: Même si je ne partage pas l'opinion d'un pro-vie ou d'un créationniste, suis-je capable de discuter avec lui et 'émettre mes désaccords dans le respect...et lorsque Charles Taylor a compare le projet de la charte a une politique de Poutine, pourquoi n'a t'il pas plutôt parler de la France ou de l'Allemagne...comme Filliatrault,, celui-ci a fait preuve comme vous dites d'une indignation sélective.

    • Les valeurs communes, legiferees par le gouvernement. Wow.
      Les ambitions centralisatrices du gouvernement de Sa Majeste a Quebec sont de plus en plus evidentes.

    • Mr Cassivi, vous devenez rapidement un de mes journalistes favoris. Encore une fois un excellent article.
      Prière d'avoir un p'tit lunch avec votre collègue Marie-Claude Lortie qui elle, n'y comprend absolument rien.

    • Moi j'aime beaucoup les radoteux

Commenter cet article

Les commentaires sont maintenant fermés sur cet article.

Nous vous invitons à commenter les articles suivants:

Veuilez noter que les commentaires sont modérés et que leur publication est à la discrétion de l'équipe de Cyberpresse. Pour plus d'information, consultez notre nétiquette. Si vous constatez de l'abus, signalez-le.

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

la boite:2525685:box
la boite:1609999:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer