Un conte de fées louisianais

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Il avait l'air d'un enfant dans un magasin de bonbons. Depuis la table où nous étions assis, Benh Zeitlin, les yeux écarquillés, avait aperçu Harvey Weinstein, Wes Anderson, Alexander Payne, Nanni Moretti, Tim Roth, Michel Hazanavicius... Tout le gratin du cinéma hollywoodien et international, présent pour le dîner d'ouverture du plus récent Festival de Cannes.

Zeitlin, 29 ans, demandait conseil à Xavier Dolan, son voisin de table, sur le protocole à suivre sur la Croisette: les billets, les soirées, les invitations. Tous deux avaient été sélectionnés dans la section Un Certain Regard, sorte d'antichambre de la compétition officielle. Le Québécois pour Laurence Anyways; le Louisianais pour Beasts of the Southern Wild, son tout premier long métrage.

«Je n'en reviens pas d'être ici, disait-il. C'est incroyable. C'est tellement énorme!» Un garçon timide et charmant, qui m'a raconté comment il s'était installé en Louisiane il y a six ans, peu après ses études. Loin de son New York natal, mais pas très loin du bayou louisianais où il a tourné son premier film, une allégorie fantastique sur les ravages de l'ouragan Katrina.

Xavier Dolan, qui avait vu la bande-annonce de Beasts of the Southern Wild, a prédit la Caméra d'or à son voisin. Zeitlin a rougi du compliment. On a parlé de la Louisiane, de la région de l'État de New York où il a grandi, de Montréal, où on lui a «brisé le coeur autrefois». Je l'ai recroisé sur le quai, plus tard, dans une autre soirée. Il était seul, à l'écart, anonyme, avec son jeune producteur. On a jasé de cinéma: de Jacques Audiard, dont il est un fervent admirateur, de films asiatiques.

Quelques jours plus tard, dans un autre dîner officiel, il a traversé la salle pour venir me présenter son acteur principal, un grand noir dégingandé au sourire éclatant. Je me suis excusé de ne pas avoir eu l'occasion de voir son film. «Je te comprends. Il y en a tellement!» m'a-t-il dit, avant de m'apprendre que Beasts of the Southern Wild serait présenté à l'automne à Montréal.

Pas une seule fois, pendant toutes nos rencontres, il n'a fait allusion au fait que son film avait été présenté au Festival de Sundance, où il a remporté le Grand Prix du jury. Affable et discret. L'humilité en personne. Et comme Xavier Dolan, prescient comme toujours, l'avait prédit, il a remporté la semaine suivante la prestigieuse Caméra d'or, remise au meilleur premier film, toutes catégories confondues, du Festival de Cannes.

Le conte de fées n'était pas terminé. Jeudi, à la surprise presque générale, Beasts of the Southern Wild, un brillant ovni du cinéma indépendant américain, aussi audacieux qu'original, a obtenu quatre nominations au gala des Oscars dans des catégories de pointe: meilleur film, meilleure réalisation, meilleur scénario et meilleure actrice, pour la jeune et éblouissante Quvenzhané Wallis, 9 ans.

Je suis convaincu que Benh Zeitlin, que je ne risque plus de croiser seul à Cannes, n'en revient toujours pas.

Les absents n'ont pas tort

D'autres ont déjà abondamment parlé des finalistes aux Oscars, qui auront lieu le 24 février. Mais les absents, eux, n'ont pas toujours tort. Il y en a chaque année, selon les humeurs, les modes et les goûts des électeurs. À mon sens, il y a de grands oubliés dans la catégorie de la meilleure réalisation. Paul Thomas Anderson pour The Master, Kathryn Bigelow pour Zero Dark Thirty, Quentin Tarantino pour Django Unchained.

J'aime bien David O. Russell, mais Silver Linings Playbook, une comédie romantique spirituelle et divertissante, ne se démarque certainement pas par la qualité de sa réalisation de la même manière que Django Unchained et Zero Dark Thirty. Même Lincoln, qui domine la liste des finalistes avec 12 mentions, compte parmi les films les plus verbeux, statiques et académiques de Steven Spielberg, un chouchou des Oscars que l'on a connu en meilleure forme.

Quant à The Master, écarté de la catégorie du meilleur film, il ne s'agit pas du premier chef-d'oeuvre sur lequel l'Académie aura levé le nez. En 1959, Vertigo d'Alfred Hitchcock n'avait reçu que deux nominations: pour le son et la direction artistique. Vertigo est aujourd'hui considéré par plusieurs spécialistes internationaux comme le meilleur long métrage de tous les temps.

Rebelle rebelle

Je m'en confesse: je ne voyais pas Rebelle de Kim Nguyen, que j'ai pourtant beaucoup apprécié, se retrouver parmi les finalistes à l'Oscar du meilleur film en langue étrangère. Je me réjouis bien sûr, pour cause de chauvinisme assumé, de sa sélection. Entre autres parce que cet honneur rejaillit sur le milieu du cinéma québécois et l'encourage à prendre des risques. Et qu'il surligne indirectement l'absurdité des commentaires des Vincent Guzzo de ce monde, qui appellent nos cinéastes à se consacrer davantage aux oeuvres de divertissement qu'à l'art cinématographique.

Kim Nguyen se trouve dans la position enviable de représenter le Canada aux Oscars sans pression aucune. Amour de Michael Haneke, en lice dans les catégories de pointe (meilleur film, meilleure réalisation, meilleur scénario original, meilleure actrice) devrait logiquement remporter l'Oscar du meilleur film en langue étrangère.

Palmé d'or à Cannes, il a été plébiscité par la majorité des associations de critiques et de professionnels américaines, si bien que l'on voit mal comment la statuette pourrait lui échapper. Mais sait-on jamais. Les surprises sont parfois nombreuses aux Oscars, en particulier dans cette catégorie.

Après Incendies de Denis Villeneuve et Monsieur Lazhar de Philippe Falardeau, Rebelle est le troisième film québécois de suite à concourir pour l'Oscar du meilleur film étranger. Ma mère dit parfois «jamais deux sans trois». Non pas pour signifier que la troisième fois sera à l'image des précédentes. Mais parce qu'elle sera la bonne.

En attendant Oscar...

Quelques mots sur la cérémonie de Golden Globes, qui a lieu aujourd'hui, dimanche. Elle n'a pas le quart du prestige de celle des Oscars, mais se transforme la plupart du temps en émission de télé plus divertissante. Après quelques années de vannes savoureuses de la part de Ricky Gervais, la soirée qui célèbre autant les stars du petit que du grand écran sera animée par les ex-Saturday Night Live Amy Poehler et Tina Fey. Ça promet.

Peut-on voir dans la soirée des Golden Globes une répétition de celle des Oscars? Pas du tout, même s'il y aura quelques redites. Les Globes sont décernés par quelque 80 «journalistes» étrangers en poste à Hollywood, dont la réputation et la crédibilité ont été mises à mal depuis quelques années, en raison d'allégations de pots de vin.

Les électeurs aiment s'assurer, au bénéfice des cotes d'écoute, que le tapis rouge des Golden Globes grouille de vedettes, ce qui explique peut-être la présence étonnante de Meryl Streep parmi les finalistes pour un film mineur (Hope Springs). Quoi qu'il en soit, je serai à l'écoute et je vous en reparle lundi.

Pour joindre notre chroniqueur: mcassivi@lapresse.ca

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