Le droit de vivre

Dans un peu plus d'un an, Bertrand Cantat sera à Montréal, à l'invitation de Wajdi Mouawad, pour interpréter les choeurs d'une trilogie de Sophocle, Le cycle des femmes, au TNM.

À moins que l'ex-leader de Noir Désir ne soit lynché publiquement à son arrivée par les justiciers de la morale publique québécoise, pendu par les testicules, goudronné et emplumé puis renvoyé illico dans le Bordelais. Non, je ne fais pas de l'esprit.

Bertrand Cantat a commis le pire des crimes. Un crime indéfendable. En juillet 2003, au terme d'une violente dispute dans un hôtel de Vilnius, en Lituanie, il a tué l'actrice Marie Trintignant. Je ne reviendrai pas sur les circonstances de la tragédie, que je connais assez bien pour avoir beaucoup lu sur le sujet.

Bertrand Cantat a battu à mort sa compagne. Il l'a enlevée à ses proches, à ses parents, à ses quatre enfants. Il a été condamné à huit ans de prison pour son meurtre. Il a purgé sa peine. Il n'est pas considéré comme un récidiviste potentiel.

A-t-il payé sa dette? Il ne la paiera jamais assez. Marie Trintignant est morte. Elle n'avait que 41 ans. Bertrand Cantat est, restera, un assassin.

Hier, en apprenant la nouvelle de sa venue à Montréal, j'ai eu cette réflexion spontanée: il a, malgré tout, le droit de vivre. Parce que c'est ainsi que la société en a décidé. C'est en ce sens que le monde, le nôtre, a choisi d'évoluer. Au Moyen-Âge, il en aurait été autrement. Aux États-Unis, il existe encore cette pratique barbare, cruelle et inusitée que l'on nomme la peine de mort. Pas en Lituanie, ni en France, ni au Canada. Si je peux me permettre: fort heureusement.

Pourtant, à constater hier le réflexe de meute réactionnaire accompagnant la nouvelle de la présence projetée de Bertrand Cantat à Montréal, à entendre et à lire cet appel enflammé aux fourches et au bûcher, à sentir cette excitation du sang, je me suis demandé si je n'avais pas raté, dans mon étourdissement, un virage à droite. La peine capitale a-t-elle été rétablie au pays sans que je ne m'en rende compte?

Nous vivons dans une société de droit. Une société libre et démocratique qui, pour assurer entre autres une certaine forme de civisme, de civilité, s'est donné un cadre, qu'il soit judiciaire, législatif, réglementaire, statutaire. Un homme commet un crime. Il est puni. Il purge sa peine et peut recouvrer sa liberté. C'est ce que notre droit prévoit. Celui de la France et de la Lituanie aussi.

Bertrand Cantat est un homme libre, en théorie. Encore que je doute que l'on puisse être réellement libre quand on a un meurtre sur la conscience. Il a le droit de vivre. Il a le droit d'être réhabilité. Il a le droit de compter, parmi les amis qui l'ont soutenu récemment, Wajdi Mouawad. Il a le droit de chanter les choeurs de Sophocle, au TNM, à Montréal. Et chacun a le droit d'aller, ou pas, l'y entendre.

Admettre cela n'est pas un cautionnement du geste, horrible, indéfendable, qu'il a commis il y a huit ans. L'admettre ne minimise en rien les conséquences terribles du drame. Marie Trintignant n'est plus. Ses proches ne s'en remettront jamais, Bertrand Cantat le premier. L'homme est brisé à jamais. L'artiste, lui, tente de survivre comme il peut.

Bertrand Cantat a tué sa conjointe. Est-ce une raison pour qu'il ne fasse plus jamais de musique? Peut-on apprécier l'oeuvre d'un homme qui a commis un crime odieux? Probablement pas de la même façon. Pendant longtemps, j'ai remisé mes disques de Noir Désir. Je ne les écouterai jamais plus de la même manière. Tostaky est désormais, pour moi, une chanson chargée d'un malaise profond.

On ne parle pas que de morale. On parle aussi d'art. L'art est au coeur du débat. N'en déplaise aux moralistes, il y a une distinction à faire entre l'homme et l'oeuvre. Louis-Ferdinand Céline était un misogyne doublé d'un antisémite. Il a écrit ce qui reste probablement le plus grand roman français de l'histoire. Faut-il se priver de Voyage au bout de la nuit sous prétexte que son auteur était monstrueux? Faut-il interdire la projection de Répulsion dans les écoles de cinéma parce que Roman Polanski a violé une mineure? Faut-il empêcher Bertrand Cantat, un meurtrier, mais aussi un chanteur, de chanter? Peut-on donner une deuxième chance à un criminel repenti?

Il y a, à n'en point douter, une provocation dans le choix de Wajdi Mouawad d'inclure Bertrand Cantat dans la distribution de ce nouveau projet (il a déjà utilisé la voix et la musique de Cantat dans d'autres oeuvres). Le meurtrier d'une femme interprétant les choeurs d'une trilogie intitulée Le cycle des femmes: le choix appelle la controverse et Mouawad n'en est pas dupe. Sa mission, déclarée, a toujours été de susciter le débat, de mettre le doigt dans la plaie, d'éviter à tout prix le consensus. Pour le meilleur et pour le pire. Dont acte.

«Nous faisons un geste humain en l'accueillant», dit la directrice artistique du TNM, Lorraine Pintal, de la présence annoncée de Bertrand Cantat dans son théâtre. Elle a raison. C'est le geste du pardon, une valeur chère à notre société judéo-chrétienne, que certains aimeraient aujourd'hui faire passer pour une lubie de gauchistes.

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