Une transition ratée

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Il fut un temps lointain où les téléphonistes de La Presse (c'était l'époque où il y avait encore des téléphonistes) passaient des heures à répondre aux lecteurs qui tempêtaient parce que ce matin-là, les mots croisés ou la météo n'étaient pas à leur place habituelle! Que diraient ces mêmes lecteurs aujourd'hui, alors que les médias n'en finissent plus de se réincarner?

Certains changements sont particulièrement saisissants. Ainsi ceux par lesquels est passé l'an dernier Le Nouvel Observateur, cet hebdomadaire de gauche français que je lis fidèlement depuis des décennies. La métamorphose est totale.

Le format est rétréci et le nom, changé pour L'Obs. Jusqu'ici, pas de problème, car il y a longtemps que les habitués du magazine, pour faire court, le surnommaient ainsi. Mais ensuite...

La couverture est devenue criarde: on en a vu qui étaient peinturlurées en vert pomme, en rose bonbon, en bleu poudre... Mais c'est à l'intérieur que vous attend le vrai choc, un choc d'autant plus paradoxal que le Nouvel Obs a toujours été une revue de type intellectuel en même temps que le porte-étendard de la gauche caviar.

Priorité au visuel, aux photos, aux capsules et aux «brèves». Rubriques incongrues pour ne pas dire bizarres: une page intitulée «Le duel» met en opposition deux personnages ou deux entités - ainsi Jean-Luc Mélenchon versus le héros d'un jeu vidéo sur la Révolution, Beyoncé versus Taylor Swift, Astérix versus Paddington, Instagram versus Twitter, etc., entre lesquels la rédaction choisit un gagnant.

Reprenant la recette éculée qu'on retrouve dans toutes les publications depuis au moins 15 ans, L'Obs use et abuse de la formule du «chiffre» en gros caractères, comme dans «- 40%, le rouble dégringole».

Principale source d'inspiration, la BD. On cite des personnalités en leur flanquant dans la bouche une grosse bulle de couleur. Photo d'Obama avec, dans la bulle: «Nous sommes tous des immigrants.» On n'élabore pas davantage sur le sujet.

La dernière page de L'Obs est d'ailleurs occupée par une bande dessinée insipide et infantile... rien à voir avec l'humour politique décapant auquel nous avait habitués Claire Bretécher.

À titre de comparaison, la dernière page du magazine L'Express est consacrée à une chronique de Jacques Attali (jamais particulièrement intéressante, mais au moins ce sont des réflexions écrites). Le Point, un magazine qui n'a pourtant jamais eu autant de prétentions intellectuelles que L'Obs, se clôt sur un encart passionnant, «Le Postillon», qui présente des textes polémiques ou des travaux de chercheurs.

Les brèves, les bulles, le chiffre, la BD: tout cela est déjà le signe qu'on a cessé de cibler un lectorat adulte et cultivé, mais L'Obs ne nous épargne aucune indignité. Comme si l'on s'adressait à un lectorat débile, certaines phrases, dans des articles qui ne comptent qu'un ou deux paragraphes, sont surlignées en jaune... Déprimant.

Dans ces premières pages surnagent, comme des cheveux sur la soupe, deux rescapés de l'ancien Observateur, Delfeil de Ton, le chroniqueur anarchiste des sixties, comme diraient les Français, et le cofondateur du magazine, Jean Daniel, qui a l'air aussi déplacé dans ce fatras qu'une stèle romaine dans un jeu vidéo.

Paradoxalement, la deuxième partie du magazine revient ensuite plus ou moins à son naturel d'antan: reportages de longueur convenable, interviews intéressantes, titres amusants («Raoul Castro, le Lider Minimo»), débats parfois abscons sur des sujets compliqués. Malgré sa fulgurante descente au niveau du plus bas dénominateur commun, le magazine ne s'est pas complètement renié, mais on se demande quel public on veut cibler avec cette formule hybride.

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