La fracture

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Les attentats islamistes ont confronté les Français à une réalité brutale: malgré les marches solennelles auxquelles participaient des millions de personnes, malgré la solidarité, éphémère, mais impressionnante, des partis politiques, il n'y a pas eu d'«unité nationale», encore moins de «communion populaire», comme on s'est plu à le dire dans la foulée des tragiques événements.

C'est la France franco-française qui a pris la rue. Les musulmans qui se sont joints au mouvement étaient soit des intellectuels (comme les 500 signataires d'une vibrante pétition en faveur de la liberté d'expression, dont Salman Rushdie et Orhan Pamuk), soit des Franco-Arabes urbains de classe moyenne.

L'immense peuple des banlieues s'est tenu à l'écart du deuil collectif. Nombre de jeunes musulmans, dans les écoles, ont bravé leurs profs en refusant de participer à la minute de silence, sans compter ceux qui se rangeaient agressivement du côté des terroristes plutôt que des victimes. Une pareille hostilité laisse croire que le pays vit sur un volcan.

Le premier ministre Manuel Valls a carrément parlé de «ghettos» et d'«apartheid» pour désigner l'isolement culturel et social des musulmans parqués dans les vieilles banlieues lugubres et les municipalités glauques qui ont poussé à la périphérie des grandes villes.

L'expression était, bien sûr, exagérée: l'apartheid est un système de gouvernement, alors que l'exclusion d'une grande partie des citoyens d'origine maghrébine ou africaine tient à des politiques d'urbanisation datant des années 60, à une immigration non sélective, à l'échec scolaire et au chômage.

Manuel Valls connaît le sens des mots, son intention était de provoquer un débat. Il n'en était d'ailleurs pas à sa première sortie sur ce thème, lui qui fut maire de Grigny, l'un de ces «ghettos» où l'on ne croise pratiquement plus de «blancs».

Fox News a fait preuve d'une stupidité inouïe en croyant voir des ghettos dans des quartiers parisiens comme Montmartre ou Belleville, sous prétexte que les minorités visibles y sont nombreuses (comme à Manhattan ou au centre-ville de Montréal!), mais ses journalistes seraient tombés pile s'ils avaient pris le RER pour aller plus loin au nord, au-delà du boulevard périphérique.

La France, tout à l'idée qu'il n'existe qu'une seule sorte de Français - les citoyens soi-disant égaux devant la République -, a toujours refusé de reconnaître officiellement l'existence de minorités. Les recensements ne tiennent pas compte de l'origine ethnique ou de la religion, au risque, comme le note Sylvie Kauffmann du Monde, «de nous priver d'instruments indispensables pour lutter contre les discriminations».

Soi dit en passant, le même aveuglement concerne les minorités linguistiques. La France a beau militer, sur le plan international, en faveur de «la diversité culturelle», sa Constitution ne reconnaît toujours pas l'existence d'anciennes langues minoritaires comme le breton ou l'occitan.

Tout ce qui va de soi dans les métropoles multiculturelles du reste de l'Occident - soit la prise en compte de l'existence de minorités - est chose occultée en France, où l'on craint plus que tout le glissement vers le «communautarisme» si honni - le communautarisme étant, à l'instar du multiculturalisme extrême, le repli sur sa communauté d'origine.

«Je ne connais que la communauté nationale!», proclamait l'autre jour cérémonieusement François Hollande, au moment même où les écoles de son pays étaient aux prises avec une grave fracture sociale que la tragédie récente ne faisait qu'amplifier.

Pourtant, affirme Sylvie Kauffmann, «dans une Europe qui compte aujourd'hui des millions de musulmans, face à la mondialisation, internet et au retour du religieux, la France [sans renoncer à ses valeurs] devrait accepter qu'elle n'est plus tout à fait ni celle de Voltaire ni celle de 1905». Sages paroles, qui risquent de rester lettre morte.

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