Le meilleur et le pire

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C'est à la Maison culturelle et communautaire de Montréal-Nord que Will Prosper me donne rendez-vous, au coeur du secteur nord-est, tristement célèbre pour ses émeutes, ses tensions, la mort de Villanueva et de Bony.

La veille, je lui avais demandé quel impact pouvait avoir un maire sur un arrondissement miné par les tensions et la pauvreté. Quel rôle jouaient les élus municipaux dans un quartier aux besoins aussi immenses.

Et c'est ici que le fondateur du collectif citoyen Montréal-Nord Républik a proposé qu'on se rejoigne. Ici, devant cet édifice moderne qui a 10 ans, fait de brique et de verre, doté de beaux espaces baignés de lumière.

Mais une fois la main serrée, Will Prosper se retourne. Ce n'est pas pour la Maison qu'il m'a invité ici, plutôt pour ce qu'il y a en face : une série d'immeubles d'habitation d'une affligeante banalité. Des bâtiments de trois étages en brique pâle cordés les uns à côté des autres dans les années 60.

« Tu me demandes l'impact du maire sur le quartier ? Ben voilà. On a présenté l'ancien maire Yves Ryan [1963 à 2001] comme un wiz de la finance qui a su garder les taxes basses. Mais il y a un autre côté à son legs, celui des coupures dans le communautaire et du développement sauvage. »

Tout le long de la rue Rolland, de l'asphalte, du béton, de la brique, avec quelques conifères qui peinent à faire de l'ombre au sol. « La famille Villanueva habitait là-bas. C'est un environnement étouffant qui te donne juste envie de sortir dans les parcs. Or quand tu sors dans les parcs, on te dit que t'es pas le bienvenu, on essaye de te sortir comme on l'a fait avec Fredy.

« Si le maire Ryan s'était occupé des tensions qui existaient déjà à l'époque, ça aurait pu apaiser la 

POUR ET PAR LE QUARTIER

Et aujourd'hui ? Comment remonter la pente ? Comment l'élection peut-elle contribuer à faire disparaître le surnom « Morial-Mort », attribué par Victor-Lévy Beaulieu à la fin des années 60 ?

Will Prosper m'amène voir ce qui pourrait ressembler aux cicatrices d'un quartier meurtri, mais qu'il voit plutôt comme des lieux bourrés de potentiel. Une coop barricadée. Un immense terrain industriel vacant. Un lot en attente d'un centre sportif.

« Voilà où la future mairesse pourrait agir. Regarde cette coop contaminée qu'on a condamnée il y a des années. En la laissant comme ça, quel message on envoie aux gens du quartier ? Qu'ils sont condamnés eux aussi... »

Will Prosper croit que la solution passe par des travaux et des projets qui sont conçus pour, mais surtout par le quartier.

En passant devant la coop, il évoque l'idée d'un plan de revitalisation des logements qui obligerait les entrepreneurs à recourir aux Nord-Montréalais. « Pourquoi pas un plan qui exige que 20 % de la main-d'oeuvre soit locale, avec une aide à la formation pour les entreprises qui n'ont pas d'employés d'ici ? »

En passant devant le terrain qui trace la frontière avec Rivière-des-Prairies, il propose des serres vertes pour nourrir et employer les résidants, dont plusieurs ont déjà travaillé la terre. « On parle de bâtir un centre d'achats ! Imagine à la place des aliments étampés Montréal-Nord vendus partout dans l'île ? Tu changes l'image du quartier juste avec ça ! »

Puis il m'amène voir la grande roue, oeuvre controversée du collectif BGL au coin de Pie-IX et Henri-Bourassa. « Je n'ai rien contre l'oeuvre, mais 1 million ? Sans même que les résidants de Montréal-Nord soient impliqués ? Plutôt curieux quand on sait que juste en face, on promet un centre sportif depuis neuf ans ! »

« Il y avait pourtant un "momentum" après la mort de Fredy Villanueva. On avait un maire qui était du même bord que les députés provincial et fédéral. Et le centre sportif n'a toujours pas vu le jour. »

DE CANCRE À MODÈLE

« Montréal-Nord, ce n'est pas un quartier défavorisé. C'est un quartier qu'on défavorise. »

Will Prosper, cet ancien policier de la GRC devenu documentariste*, est en colère quand il m'amène à notre dernier arrêt, la mairie. Il ressasse la situation de son quartier, son taux de chômage élevé, son nombre effarant de ménages sous le seuil de la pauvreté, ses immeubles délabrés...

Et il se désole que les élus municipaux n'en fassent pas plus, incluant le maire Coderre, lui-même installé à Montréal-Nord depuis les années 70.

« C'est une accumulation de décisions et de non-décisions, prises ici notamment, qui nous ont menés là où on est. Si les gens savaient à quel point les maires ont un impact, ils voteraient plus. Prends juste le rapport du coroner Perreault sur la mort de Fredy. Il a recommandé une chose : un plan de lutte contre la pauvreté. Or ça, c'est la Ville et l'arrondissement qui sont censés faire ça, et on n'en a pas encore vu la couleur. »

Will Prosper voit bien que des actions sont posées dans l'arrondissement, que les groupes communautaires sont très actifs. Mais il voit aussi que peu de choses ont changé ces dernières années, traçant un parallèle avec Haïti, où les ONG sont nombreuses, mais où rien n'avance.

« Tu sais que les jeunes d'ici ne mettent pas Montréal-Nord dans leur CV ? Ils ont peur de se voir refuser une job pour ça. Il y a une quinzaine d'années, c'était pareil. »

« J'étais ce jeune-là qui taisait le nom de Montréal-Nord sur son CV, et rien n'a changé. »

Or le quartier pourrait être tellement plus que le quartier le plus pauvre du pays. Avec tous ces immigrants, ces familles monoparentales, ces décrocheurs, ce chômage, Montréal-Nord pourrait être l'endroit où on s'attaque réellement à ces défis. Ça pourrait être le labo où l'on tente des approches innovantes, l'endroit où l'on a enfin pris le taureau par les cornes.

« Ça pourrait être l'épicentre des bonnes décisions. Mais pour ça, faudrait que les élus municipaux prennent la situation au sérieux. »

*Le dernier documentaire de Will Prosper, Républik Basket, était diffusé dimanche 21h à Canal D.

Ce qu'en disent les candidats...

La première m'a donné rendez-vous à la bibliothèque, la seconde dans un café nouvellement ouvert dans le quartier.

Kerlande Mibel de Projet Montréal et Christine Black de l'Équipe Coderre s'affrontent pour remplacer Gilles Deguire, qui a démissionné en janvier dernier à la suite de l'ouverture d'une enquête criminelle pour agression sexuelle sur une mineure.

Deux indépendants sont aussi dans la course, Jacques Massicotte et Rached Teffaha, mais ce sont les deux femmes représentant les deux grands partis qui prennent toute la place, sur le terrain.

Elles sont jeunes, dynamiques, impliquées depuis longtemps dans l'arrondissement. Elles connaissent bien sa réalité et ses défis. Et elles misent toutes deux sur le développement social et économique.

« Ce sont deux réalités indissociables », explique Christine Black, qui a dirigé pendant 10 ans le Centre l'Escale, qui aide les jeunes de 15 à 25 ans, en plus d'avoir siégé à plusieurs tables de concertation.

Comme mairesse, elle souhaite profiter de son expérience de « chef d'orchestre » pour aller plus loin, réunir les bons acteurs autour des bons enjeux, créer des ponts, faire preuve de leadership.

Plus précisément ? Difficile de savoir, car Mme Black n'a pas proposé d'engagements concrets et a refusé de participer à la plupart des débats organisés localement.

Kerlande Mibel propose elle aussi de s'attaquer à la pauvreté en misant sur le développement économique. Présidente d'une agence de communication, membres de plusieurs conseils d'administration, elle veut mettre à profit son expérience d'entrepreneure.

« Quand on parle de création d'emplois, le municipal ne peut pas tout faire. Mais il a un rôle de leadership à jouer. C'est pourquoi je compte organiser un forum économique pour qu'on se demande ensemble comment stimuler l'entrepreneuriat et créer des emplois locaux. »

Mme Mibel suggère aussi la création d'une Maison numérique, pour améliorer la formation des citoyens dans ce domaine. Et elle souhaite venir davantage en aide aux commerçants locaux de toutes les origines.

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