Les pompes à « essence »

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« C'est épouvantable ! Elles sont carrément laides ! »

Michel Dallaire n'en revient pas. Il a pris le temps de réfléchir à chaque détail du mobilier urbain du Quartier international. Il a harmonisé le design et les matériaux des lampadaires, des poubelles, des bancs et même des supports à vélos. Il a gagné pas moins de 17 prix pour cet aménagement urbain exceptionnel.

Et là... ça.

D'horribles bornes de recharge pour voitures électriques ont été plantées dans le décor par la Ville de Montréal... celle-là même qui a dépensé 3 millions de dollars il y a un peu plus de 10 ans pour l'installation du « mobilier urbain distinctif » qu'elle gâche.

Ville UNESCO de design, vous dites ? Ça ne l'a pas empêchée d'implanter 10 bornes doubles devant la Tour de la Bourse, notamment, le Palais des congrès, la place Jean-Paul-Riopelle, sans consulter le designer industriel Michel Dallaire.

Ça n'empêche pas non plus la Ville de vouloir en installer 17 autres dans l'arrondissement d'ici la mi-juin, sans un coup de fil aux représentants du Quartier international... ou à son propre Bureau de design !

« Il est évident qu'il n'y a eu aucun souci d'intégration », se désole Michel Dallaire.

«« Il est évident qu'il n'y a eu aucun souci d'intégration, se désole Michel Dallaire. On est dans un vocabulaire totalement étranger, un vocabulaire de pompes à essence, en fait, avec ces horribles câbles perchés dans les airs. C'est un projet bâclé. »»

Michel Dallaire

Bon. Soyons magnanimes, la Ville avait bel et bien des « préoccupations esthétiques », selon Hydro-Québec, qui s'est chargé de l'appel d'offres pour ces bornes de 240 V.

« Nous cherchions les meilleures bornes au meilleur prix, a précisé France Lampron, directrice électrification des transports. La Ville avait une préoccupation esthétique qui a été intégrée à l'appel d'offres. Il y avait donc deux critères qui portaient sur l'empreinte sur rue et l'esthétique. »

Deux critères qui valaient un gros... 5 % du pointage final !

Plus symbolique qu'autre chose. La preuve : les bornes gagnantes, signées par la québécoise AddÉnergie, sont loin d'être les plus belles. Deux autres soumissionnaires avaient levé la main. L'américaine SemaConnect, qui propose un produit un tantinet plus intéressant. Et GE Canada, dont la WattStation est plus réussie sur le plan esthétique.

Vous dites ? Les bornes québécoises ne sont pas si laides que ça ? Et de toute façon, les goûts, ça se discute ? O.K. Contentons-nous de parler de leur intégration dans ce cas, ou plutôt de leur évidente non-intégration à l'aménagement existant.

Michel Dallaire a réussi à imprimer un esprit de continuité dans le Quartier international, une harmonie que l'on doit à la parenté d'objets qui partagent un même vocabulaire visuel, sobre, minimaliste, limpide.

Exactement le contraire des bornes qu'on multiplie dans le décor, compliquées, clinquantes, « surdesignées » avec leurs lumières, leur couleur, leur mât et leur imposant garde-corps ajouté par la Ville.

« C'est l'équivalent d'une cabine téléphonique, un produit générique qu'on installe un peu partout sans aucune sensibilité pour l'environnement, lance le designer aujourd'hui employé de Provencher_Roy. C'est sûr qu'une borne de recharge, c'est vertueux, c'est nouveau, mais paradoxalement, elles ont quelque chose d'ancien, de démodé. On dirait des vieilleries. »

Et, je répète, ce n'est pas qu'une question de look, de beau ou pas beau. C'est plutôt une question de design, de conception harmonisée, qui tient compte des contraintes techniques, des besoins, des usages, de l'ergonomie, et en plus, de l'esthétisme de l'objet.

C'est la moindre des choses de réfléchir à tout cela avant de les imposer à la vue de tous, non ? Surtout quand on espère en planter 1000 à Montréal d'ici 2020. Les critères fonctionnels sont importants, de même que la facture, mais on ne peut s'en contenter tout en se prétendant ville de design.

Bien beau de connaître le prix du mobilier urbain, mais n'oublions pas sa valeur.

UN PEU DE NOUS AUTRES LÀ-DEDANS

Il y a de ces livres qui ont le don de nous tomber dans les mains à de drôles de moments.

Prenez La grande arche, un « roman » que vient de publier Gallimard. C'est le récit palpitant de la construction de l'arche de la Défense à Paris, un projet pharaonique miné par le fric et le politique.

L'écrivaine Laurence Cossé raconte les coulisses de ce projet au destin tragique, qui a vu mourir son architecte danois avant même que l'arche lève de terre ! Mais dans les faits, elle raconte le rapport trouble des Français avec les grands projets urbains.

L'auteure montre comment nos « cousins » aiment échanger, débattre, brasser des idées et des concepts... mais un peu moins les réaliser, finalement.

Elle fait le récit des études de préfaisabilité qui n'en finissent plus, suivies par les avis, les analyses et les rapports.

Elle relate les inévitables délais, les retards, les reports, qui engendrent leurs dépassements de coûts et leurs « extras ».

Elle raconte les années et les millions investis dans des concepts, puis les changements soudains de direction, d'orientation, de décision.

Je lisais donc ce livre ces derniers jours, entre deux articles sur le déménagement de Radio-Canada et les projets architecturaux abandonnés pour des raisons nébuleuses à Montréal, et vous savez quoi ? Je nous ai reconnus.

La grande arche, Laurence Cossé, Gallimard, 2016

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