Les nordiques de Montréal

Le regretté Bernard Arcand avait demandé l'abolition de l'hiver en 1999. Dans un manifeste aussi pénétrant que le nordet, il avait appelé à une longue hibernation collective de janvier à mars.

Pas de travail, pas d'école, pas de commerces ouverts. Pas de rénos, pas de sondages, pas de changements d'huile.

Rien.

«Les gens seraient libres de choisir leurs loisirs, proposait l'anthropologue, mais ils seraient néanmoins encouragés à demeurer à la maison et, de préférence, couchés.»

Tentant. Surtout quand le mercure fracasse des records.

Mais 15 ans après la publication d'Abolissons l'hiver!, se peut-il qu'à l'inverse, nous célébrions de plus en plus l'hiver? Se peut-il qu'avec des activités comme la Nuit blanche, les Montréalais apprivoisent tranquillement leur nordicité?

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Bernard Arcand n'avait pas tort quand il affirmait qu'en ville, la neige est traitée comme une souillure. Qu'il faut la balayer et la jeter aux ordures. Qu'il faut la transporter vers le dépotoir, la lancer dans le fleuve ou la faire fondre. Le plus rapidement possible.

Voyez nos débats publics. Le seul enjeu véritablement hivernal qui se fraie un chemin aux manchettes, c'est le déneigement. Surtout le temps qu'il faut pour y mettre fin.

Or derrière les souffleuses se cachent un phénomène discret, mais bien réel, selon Paul Arsenault, professeur en gestion des organisations touristiques à l'UQAM: le nombre d'activités hivernales est en croissance dans la métropole, de même que le nombre de Montréalais qui y participent.

Encore mieux, le Montréal sous zéro attire de plus en plus de touristes étrangers...

En plein hiver. Pendant les mois les plus froids. Alors qu'on se les gèle à mourir.

Oui monsieur! C'est même la saison touristique qui connaît ici la plus forte croissance. Au cours des 15 dernières années, le nombre de touristes a grimpé de 2% de juillet à septembre, de 10% d'octobre à décembre... et de 18% de janvier à mars!

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Montréal ne sera jamais Québec sur le plan des activités hivernales. La ville des Nordiques et du Carnaval a, depuis toujours, une longueur d'avance avec son château de glace, son hôtel de glace, ses sculptures de glace et ses canots sur glace.

Mais ce qu'on observe, c'est que Montréal, justement, n'essaye pas de concurrencer Québec sur son terrain glacé. Elle développe plutôt une offre hivernale qui lui est propre, urbaine, dansante, lumineuse.

La Nuit blanche en est l'expression la plus aboutie, avec ses DJ, ses camions de «Snow Food» et ses visites culturelles des quartiers. Même chose avec Montréal en lumière, dont l'épicentre n'est pas fait de neige, mais d'une tyrolienne et d'une «glissade urbaine». Et bien sûr Igloofest, qui a remis à la mode la tuque à pompon et les habits de neige «one piece».

À cela s'ajoute, entre autres, le Village d'hiver du Parc olympique. L'événement Montréal en Fêtes, populaire party du jour de l'An qui a attiré 50 000 personnes sur la froide place Jacques-Cartier. Et tous ces petits nouveaux que sont Crayski, Barbegazi et l'Empire City Troopers, des activités éminemment urbaines qui transforment la ville en scène de sport extrême.

«Quand on était jeune, on sortait dehors avec notre tuque en phentex, notre «suit» de ski-doo et nos bottes lunaires. C'était lourd et encombrant, souligne Paul Arsenault. Aujourd'hui, on sort plus léger pour s'amuser. Et du coup, plus nombreux.»

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Plutôt que d'hiberner, les Montréalais sortent donc de leur tanière. Et les touristes se pointent le bout du nez gelé, eux aussi. Deux tendances de bon augure qui pourraient bien se poursuivre.

«Il n'y a pas qu'à Montréal que le tourisme hivernal augmente, note Pierre Bellerose, vice-président de Tourisme Montréal. C'est un phénomène que l'on observe un peu partout parce qu'il est alimenté par des changements démographiques.»

En gros, les adultes ont de moins en moins de contraintes familiales. Le vieillissement de la population permet aux plus âgés de voyager à l'année et de profiter d'activités hivernales sans traîner la marmaille. Et les séparations de couples donnent plus de temps de loisir à un nombre croissant de personnes.

Résultat: on ne se contente plus d'un gros voyage annuel de deux semaines avec les enfants. On se prend plutôt une semaine en été, puis quelques courts séjours tout au long de l'année.

«Le couple de Boston ne passera pas une nuit à Montréal, encore moins deux semaines en plein hiver, note Pierre Bellerose. Mais il risque d'être tenté par un court séjour dans la métropole pendant Montréal en lumière, par exemple, surtout avec la Nuit blanche.»

Ainsi augmente la demande, qui tire l'offre vers le haut. Et vice-versa. Une demande qui vient des touristes, mais aussi des Québécois et des Montréalais.

Des gens qui ne seraient quand même pas déçus si on finissait par abolir l'hiver. Mais des gens qui, en attendant, ont choisi de célébrer leur nordicité. Précisément ce que souhaitait susciter Arcand avec son manifeste tout en ironie.




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