Film d'horreur pour une société d'État d'Ottawa

Nombreux sont ceux qui se demandent aujourd'hui où... (Photo Bobby Yip, Archives Reuters)

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Nombreux sont ceux qui se demandent aujourd'hui où est rendu l'avion Global 6000 acheté par la famille Gupta, d'origine indienne, et qui a reçu un prêt de 41 millions d'Exportation et développement Canada.

Photo Bobby Yip, Archives Reuters

C'est le genre de film d'horreur dans lequel aucune banque ne veut figurer. Le genre de scandale de corruption que les banques fuient comme la peste, surtout lorsqu'un actif de plusieurs dizaines de millions disparaît entre la Suisse et Moscou.

Ce film n'est pourtant pas une fiction et la banque n'est pas une lointaine institution, mais le bras financier du gouvernement fédéral canadien, financé par les contribuables. Plus encore, cette histoire a comme figurant notre souffre-douleur national : Bombardier.

La banque fédérale en question s'appelle EDC, acronyme pour Exportation et développement Canada. L'institution d'Ottawa a prêté 41 millions US à l'un des clients de Bombarder pour l'achat de l'avion de luxe Global 6000, en 2015. Le client est la famille Gupta, d'origine indienne, qui brasse des affaires en Afrique du Sud.

Or, la famille Gupta est au coeur de l'un des plus gros scandales politico-financiers post-apartheid de l'Afrique du Sud. La semaine dernière, un des membres de la famille Gupta et quatre associés ont été arrêtés et accusés de fraude, selon ce que rapporte The Globe and Mail, qui a un journaliste sur place.

La police a entrepris une chasse à l'homme pour arrêter d'autres membres de l'empire Gupta, dont Ajay Gupta, qui avait conclu la transaction avec Bombardier.

Selon les autorités locales, la famille Gupta jouissait d'une vaste influence auprès du gouvernement de l'ex-président Jacob Zuma. Ce dernier a été contraint de démissionner, la semaine dernière, dans la foulée des allégations de corruption.

L'AVION DISPARAÎT

Mais que vient faire EDC là-dedans ? Eh bien voilà : la banque tente de saisir le Global 6000 en raison de défauts de paiement. Pire : en début de semaine, elle soutenait devant un tribunal qu'elle n'avait aucune idée de l'endroit où se trouvait l'avion depuis que le dispositif de suivi de vol de l'appareil a été éteint dans le but d'en cacher les allées et venues.

Le dispositif indiquait qu'au cours des dernières semaines, l'avion avait transité entre la Suisse, la France, Dubaï, l'Inde et la Russie, rapporte The Globe and Mail. Le dernier enregistrement connu est Moscou. Des membres de la famille Gupta pourraient être à bord, en fuite.

En cour, EDC demande que les autorités sud-africaines de l'aviation annulent l'enregistrement de l'appareil, de sorte qu'il deviendrait internationalement cloué au sol.

Le dossier évolue d'heure en heure. Hier après-midi, le journaliste sud-africain Gerard van Niekerk disait avoir retrouvé l'avion, qui venait d'atterrir à Hong Kong en provenance de Corée du Sud. « Si vous êtes rapide, vous pouvez encore les attraper à l'intérieur de l'appareil », a-t-il écrit sur son compte Twitter.

Bref, l'avion est entre les mains de présumés fraudeurs en fuite et EDC est incapable d'exercer sa garantie sur son prêt de 41 millions US. L'acompte versé par les Gupta pour acheter l'avion (une dizaine de millions) pourrait avoir été obtenu des fruits du crime, affirme l'EDC dans une déclaration en Cour.

L'histoire est vraiment spectaculaire et elle nous amène à nous interroger sur les pratiques d'EDC et de Bombardier. Les deux organisations ont-elles agi avec prudence avant de conclure une transaction avec les Gupta ? Comment expliquer qu'elles aient pu faire affaire avec les Gupta en 2014 alors que les médias sud-africains avaient déjà publié des douzaines de reportages à l'époque sur des allégations de corruption, selon The Globe and Mail ?

C'est sans compter qu'à la suite de la transaction avec Bombardier-EDC, les Gupta auraient roulé l'avion dans une coquille fiscale en Irlande pour économiser des impôts, comme l'explique le quotidien Daily Maverick, de Johannesburg.

Hier, par la voie de son porte-parole Phil Taylor, EDC m'a dit ne pas vouloir « faire de commentaires sur la question afin de respecter le processus judiciaire ».

Dans un récent document déposé en Cour et cité par The Globe and Mail, EDC dit croire que les états financiers présentés par les Gupta aux fins du prêt en 2014 étaient grossièrement gonflés. Pour faire cette affirmation, l'institution s'en remet à la situation financière des Gupta brossée récemment par les procureurs sud-africains en cour, qui présente de grandes différences avec celle qui leur a été dépeinte en 2014.

EDC a un portefeuille global de prêts avoisinant les 63 milliards, dont 20 % dans le secteur aéronautique.

Du côté de Bombardier, le porte-parole Mark Macluch m'a dit que l'acheteur de l'avion avait été jugé adéquat en 2014. « Chaque vente d'avion passe par un processus très rigoureux sur les antécédents criminels et financiers des clients. En 2014, quand l'avion a été vendu, le processus a été complété et le client répondait aux normes », a-t-il soutenu.

Aujourd'hui, Bombardier dit n'avoir plus aucune relation avec les Gupta, puisque l'avion a été entièrement payé. Les relations sont maintenant entre le prêteur EDC et la famille Gupta.

Il reste qu'on peut s'interroger. Est-il possible que le duo Bombardier-EDC ait été moins pointilleux dans sa vérification diligente en 2014 ? Est-il possible que dans cette période où l'entreprise a frôlé la faillite, la direction ait assoupli ses règles éthiques pour survivre ?




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