La radio, les musiciens et l'argent

Vous avez déjà entendu celle-là: les musiciens sont sous-payés. Du moins, de nombreux auteurs-compositeurs et interprètes soutiennent que leur travail n'est pas récompensé à sa juste valeur.

Ce débat sur les musiciens, et plus généralement sur les artistes, dévie invariablement sur la valeur de la production artistique. En effet, sur quels critères devrait-on se baser pour rémunérer les musiciens et autres artistes? Quelle est la valeur de l'oeuvre de chacun et comment l'établir objectivement?

Cette question ne trouvera jamais de réponse définitive, dans l'absolu. Comment traduire en dollars ce qui est beau, ce qui est bon? Ou plutôt, comment attribuer une valeur à une oeuvre qui, belle ou laide, est marquante, dérangeante, grandiose?

Dans certains cas, néanmoins, il apparaît possible d'accorder une valeur à une oeuvre. Ainsi, le réputé économiste Marcel Boyer, de l'Université de Montréal, dit avoir trouvé une façon équitable d'attribuer une juste valeur à la musique diffusée à la radio. Avis aux musiciens et aux stations commerciales, ses conclusions sont renversantes.

Essentiellement, calcule Marcel Boyer, les auteurs-compositeurs et les interprètes sont largement sous-payés par les diffuseurs commerciaux. Plus précisément, il estime que les redevances qui leur sont versées devraient être 2,5 fois plus élevées qu'elles ne le sont actuellement, compte tenu des principes économiques fondamentaux.

Autrement dit, au lieu de toucher des redevances de 178 millions, les musiciens diffusés dans les stations à vocation musicale au Canada devraient plutôt empocher 440 millions(1).

Marcel Boyer n'est pas connu pour ses idées socialistes, loin de là. C'est un néolibéral qui croit fermement à l'économie de marché, mais il est en même temps férocement contre le capitalisme de copinage. L'homme a reçu un nombre impressionnant de distinctions pour ses travaux de recherche et il fait partie aujourd'hui du groupe de 3% des économistes les plus lus de la planète, selon deux classements indépendants.

Pour tirer ses conclusions sur la valeur des «tounes» à la radio, Marcel Boyer part d'un principe fort simple. Les diffuseurs commerciaux de musique déterminent la proportion de temps allouée aux animateurs, d'une part, et à la musique, d'autre part, en fonction de la demande des auditeurs. Avec les années, ils ont établi leur «recette» idéale entre les parties parlée et musicale.

Ainsi, les auditeurs sont disposés à écouter leur animateur-vedette, mais au-delà d'un certain temps, ils zapperont s'il ne met pas le tube qui convient à leur profil. Le réflexe vaut pour toutes les niches de radio musicale, que ce soit pour CHOM, CKOI ou Rythme FM. Et peu importe l'animateur, même s'il s'appelle Normand Brathwaite.

La «recette» varie évidemment en fonction de l'heure de la journée, mais au bout du compte, rares sont les auditeurs de CHOM qui écoutent avant tout la station pour entendre les animateurs jacasser.

Partant de ce principe, Marcel Boyer juge que les minutes allouées à la musique valent à la marge tout autant, en dollars, que celles accordées aux animateurs.

Au Canada, la portion parlée représente en moyenne 40% du temps de diffusion des stations musicales et la portion musicale, 60%, selon une récente étude. La publicité est évidemment exclue de ce calcul. Comme les minutes se valent, les diffuseurs devraient verser 1,5 fois plus d'argent aux musiciens qu'aux animateurs (60/40) pour leurs émissions.

Or, au Canada, c'est exactement l'inverse: les stations musicales versent 18,3% de leurs revenus aux animateurs et seulement 11,2% aux auteurs, compositeurs, interprètes et autres titulaires de droits d'auteur. En se basant sur la part versée aux animateurs (18,3%), Marcel Boyer estime que les titulaires de droits d'auteur devraient plutôt collecter 27,5% des revenus (18,3% x 1,5).

Cette part de 27,5% équivaut à 2,5 fois les 11,2% actuellement remis à ces titulaires de droits. En extrapolant, il obtient la somme de 440 millions qui devrait leur être versée au Canada plutôt que 178 millions.

Évidemment, un tel modèle d'évaluation de la musique à la radio ne pourrait être implanté strictement. Les diffuseurs devraient adapter leurs «recettes» musique-animateur et tenir compte de leurs revenus publicitaires pour demeurer rentables.

Néanmoins, il donne des munitions aux musiciens et autres titulaires de droits dans leur revendication. Chaque année, des débats ont lieu pour déterminer la valeur des droits à la Commission du droit d'auteur du Canada, un tribunal quasi judiciaire.

«L'évaluation des droits est basée sur des critères bureaucratiques qui ne tiennent nullement compte de la vraie valeur de la musique à la radio», dit Marcel Boyer, qui espère que son modèle fera changer les choses.

Les droits d'auteur sont administrés par divers organismes, communément connus sous les noms de SOCAN, SODRAC, SOPROQ et Ré: Sonne, entre autres. L'étude a été publiée par l'Institut C.D. Howe, un organisme national non partisan et sans but lucratif.

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(1) Les stations à vocation musicale sont définies comme celles dont le contenu musical excède 20% de leur programmation globale.




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