Faut-il dépouiller les politiciens de leur pouvoir ?

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« Les décisions sont souvent le fruit de compromis, les politiques doivent tenir compte des contraintes de l'opinion publique. C'est parfois moins efficace, moins logique, mais ce sont ces imperfections qui rendent la démocratie possible », écrit Alain Dubuc.

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Alain Dubuc
La Presse

Le monde politique n'a pas la cote. La perte de confiance des citoyens ne s'exprime pas seulement par le climat de cynisme, par le faible taux de participation aux élections ou par le fait que les politiciens se retrouvent en bas de classement dans les sondages sur la popularité des professions.

Il s'exprime aussi par une autre tendance lourde qui consiste à vouloir confier des responsabilités qui devraient normalement relever des élus à d'autres instances, que ce soient les tribunaux ou des organismes indépendants.

On en a eu récemment un exemple très révélateur avec une idée de Jean-François Lisée lors de la course à la direction de son parti, qui suggérait de confier au Vérificateur général la responsabilité de recommander les seuils d'immigration pour le Québec. Il a d'ailleurs ramené cette proposition sur le tapis depuis qu'il est devenu chef de l'opposition.

Sa suggestion, raisonnable à première vue, vise à dépolitiser le débat sur l'immigration en confiant à une institution indépendante du pouvoir politique la tâche de déterminer le nombre d'immigrants que pourrait accueillir le Québec avec des critères objectifs.

Le problème, c'est que le nombre d'immigrants qu'une société choisit d'accueillir ne repose pas seulement sur des facteurs mesurables, comme les besoins en main-d'oeuvre ou les projections démographiques.

Ce choix comporte des éléments politiques et idéologiques évidents, il repose sur une vision que l'on a de la société, la direction que l'on souhaite qu'elle prenne, sur ses valeurs, sur l'évaluation que font les élus du seuil de tolérance de la population.

Et on voudrait confier ça à un comptable ? Sans le moins du monde vouloir dénigrer cette noble profession, il y a des domaines où le savoir-faire d'un vérificateur n'est pas d'un grand secours.

Le fait que l'idée vienne de M. Lisée est étonnant parce que le chef du Parti québécois est un politicien qui aime la politique et qui croit à la politique. C'est ce qui m'amène à croire que sa suggestion était un reflet de l'état d'esprit ambiant.

Car ce n'est pas la première fois qu'on voudrait confier de nouveaux mandats au Vérificateur. Il inspire confiance par sa rigueur, mais surtout par son indépendance, par le fait qu'il ne relève pas du gouvernement, mais de l'Assemblée nationale. Cette fonction de chien de garde est essentielle. Elle permet de mettre le doigt sur des irrégularités, de déceler les mauvaises redditions de comptes, d'évaluer l'efficacité ou l'inefficacité des programmes.

Mais elle a ses limites. La grille d'analyse d'un vérificateur n'est qu'un élément dans le processus de prise de décision. La réalité politique est beaucoup plus complexe, plus brouillonne. Les décisions sont souvent le fruit de compromis, les politiques doivent tenir compte des contraintes de l'opinion publique. C'est parfois moins efficace, moins logique, mais ce sont ces imperfections qui rendent la démocratie possible.

Cette méfiance s'étend maintenant de plus en plus aux proches collaborateurs des politiciens, les fonctionnaires, qui eux aussi font partie de la « machine ».

On en a eu un exemple récent avec le procès d'intention odieux qui a été fait à la sous-ministre des Transports Dominique Savoie, une haute fonctionnaire respectée, qui a été limogée sur la foi d'un témoignage pourtant confus d'une analyste obscure, sans qualifications scolaires, mais à qui on a accordé de la crédibilité parce qu'elle ne faisait pas partie de l'appareil bureaucratique et que ses liens avec l'Unité permanente anticorruption (UPAC) lui donnaient une aura d'indépendance.

Ce désir de contourner le pouvoir politique, on l'a vu avec les tribunaux, qui se substituent souvent aux législateurs et au gouvernement, quoique dans bien des cas, ce sont les gouvernements eux-mêmes qui, par leur inaction, forcent le pouvoir judiciaire à combler un vide.

On le voit également au rôle d'organismes de consultation ou de réglementation, comme la Régie de l'énergie, dont une grande partie du mandat consiste à encadrer une société d'État, Hydro-Québec, pourtant en symbiose avec le gouvernement. De la même façon, dans bien des cas, le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) n'est pas là pour nous protéger des pollueurs, mais sert bien davantage à contrôler la façon dont le gouvernement fait les arbitrages entre le développement économique et la protection de l'environnement.

Et quand on exploite au maximum cette crise de confiance, on se retrouve avec des phénomènes comme Rob Ford, l'ex-maire de Toronto, dont la popularité tenait justement à son ignorance et son simplisme, qui le distinguaient des élites, du pouvoir traditionnel, des spécialistes. C'est le même genre de vague qui nourrit la campagne du candidat républicain Donald Trump.

Les politiciens méritent-ils d'être l'objet d'une telle méfiance ? Je ne le crois pas. Il n'y a pas eu, depuis trois ou quatre décennies, un effondrement de leur compétence ou de leur probité qui justifierait ce degré d'insatisfaction. Il tient bien davantage au fait que le monde dans lequel nous vivons n'est pas celui dont on rêvait.

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