Un peu de kale avec ça ?

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Plus d'un millier de personnes ont marché dans les rues de Montréal, samedi dernier, pour réclamer une hausse du salaire minimum à 15 $ l'heure.

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Alain Dubuc
La Presse

En alimentation, il y a des modes. On le voit avec le kale, ce chou frisé que l'on retrouve pratiquement partout, des smoothies aux jus verts et aux croustilles, en passant par les salades.

En économie aussi, il y a des modes. L'idée du salaire minimum à 15 $ est reprise partout, de Québec solidaire aux centrales syndicales, en passant par Jean-François Lisée dans son tout dernier virage à gauche.

La similitude s'arrête là, parce que si le kale est un superaliment, le salaire minimum à 15 $ serait plutôt à ranger dans la catégorie du junk food, attrayant et goûteux, mais plein de calories vides et nocif pour la santé.

UN SLOGAN COPIÉ-COLLÉ

Le mouvement du salaire minimum à 15 $ l'heure vient de villes américaines, notamment Seattle et San Francisco, pour lutter contre l'érosion du pouvoir d'achat des classes moyennes et contre les inégalités sociales criantes. Par quelle aberration a-t-on pu choisir d'importer une solution américaine à un problème américain ? L'appauvrissement qui ronge les États-Unis n'a pas été observé au Canada. Et surtout, on ne peut pas prendre des chiffres américains et les plaquer tels quels au cas québécois. Pourquoi 15 $ ? Parce qu'il y a une mode à l'échelle du continent, que c'est un beau chiffre tout rond qui fait un bon slogan. Mais ce copier-coller est une injure à l'intelligence.

DES CALCULS TOUT CROCHES

Sur le plan des chiffres, ça ne tient tout simplement pas la route. Le revenu disponible par habitant est de 61 500 $ canadiens à Seattle, 73 700 $ à San Francisco. Il est de 30 800 $ à Montréal. Seattle est une ville plus riche, qui peut et doit payer ses employés plus cher. Le coût de la vie et les besoins n'y sont pas les mêmes. L'Institut de recherche et d'informations socioéconomiques (IRIS) a calculé que le salaire viable assurant un niveau de vie décent est de 25 365 $ à Montréal pour une famille monoparentale. Pour Seattle, le living wage, un concept similaire, serait de 53 283 $US. Avec des écarts pareils, il est normal que le salaire minimum soit plus élevé là-bas qu'ici. En fait, le salaire minimum québécois actuel, 10,75 $ l'heure, est déjà plus généreux, en termes d'équité et de justice sociale, que le 15 $ qui sera payé à Seattle en 2015 !

LA MAUVAISE CIBLE

Il faut aussi se demander qui on veut aider. Les vrais pauvres ? Ils touchent l'aide sociale et le salaire minimum ne fera rien pour eux, puisqu'ils ne travaillent pas. Ensuite, environ 50 % des 210 000 salariés au salaire minimum sont des étudiants. Soixante pour cent ont aussi moins de 25 ans, une proportion qui baisse à mesure que le salaire augmente, ce qui montre que, pour plusieurs, le salaire minimum est un état transitoire. Est-ce vraiment envers eux que doivent être orientées les politiques sociales ? Il y a toutefois une proportion des travailleurs au salaire minimum qui sont en situation précaire, tout comme chez ceux qui, sans être au minimum, sont peu payés. C'est d'eux qu'il faut s'occuper. Mais comment ?

ET LES POLITIQUES SOCIALES ?

On oublie que l'amélioration du niveau de vie ne passe pas seulement par le salaire. Elle dépend aussi des assurances collectives, de la fiscalité, des politiques sociales. En outre, le revenu nécessaire pour bien vivre dépend beaucoup de la situation familiale - le nombre de salaires dans le ménage, le nombre d'enfants. Il n'est donc pas illogique, pour améliorer le sort des gens, de recourir à des outils ciblés pour tenir compte du contexte familial. C'est le cas au Québec où les politiques avantagent les familles à bas revenus avec enfants. La Californie, par exemple, n'a pas notre filet de sécurité sociale. Une famille monoparentale de Seattle doit payer 7809 $US pour les frais de garde et 6234 $US pour la santé. Aux États-Unis, on tente donc de résoudre avec le salaire minimum des problèmes auxquels on s'attaque ici, avec plus de succès, par d'autres moyens.

DES PERTES D'EMPLOIS

Je ne doute pas qu'une augmentation du salaire de 10,75 $ à 15 $ serait fort agréable, à condition que ça arrive. Ce que disent les économistes, c'est qu'une hausse trop rapide et trop brutale touchera les PME où prévaut le salaire minimum, assez pour nuire à leur fonctionnement, réduire leur personnel ou les heures travaillées. L'économiste Pierre Fortin, qui n'est pourtant pas à droite, avance le chiffre de 100 000 emplois perdus, et parle de « bombe atomique ».

IDÉE NOBLE, SOLUTION IRRESPONSABLE

Derrière l'idée du salaire minimum à 15 $, il y a un objectif noble, celui d'assurer des conditions de vie décentes à ceux qui sont au bas de l'échelle. Je peux comprendre que des militants utilisent cet objectif qui fait image, même si on a l'impression que ce n'est pas du kale qu'ils ont fumé. Mais il est inquiétant que le chef de l'opposition, Jean-François Lisée, reprenne le même chiffre par opportunisme politique, et oublie les principes de l'evidence-based policy. Ce qui était généreux devient alors irresponsable.

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