L'homme de la situation ?

Le ministre de la Santé et des Services... (Photo Jacques Boissinot, archives La Presse Canadienne)

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Le ministre de la Santé et des Services sociaux, le Dr Gaétan Barrette, se prépare aux négociations sur la rémunération des médecins.

Photo Jacques Boissinot, archives La Presse Canadienne

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Alain Dubuc
La Presse

Un des grands défis qui attend le monde de la santé dans les années qui viennent, ce seront les négociations sur la rémunération des médecins.

À cause des sommes énormes en cause, évidemment, autour de 8 milliards par année, soit environ 15 % des dépenses de santé. Aussi parce que la dernière grande vague de négociations, en 2007, a mené à une dynamique dont on a perdu le contrôle, assez pour que, maintenant, les médecins soient peut-être trop payés. Mais surtout parce qu'on est rendus au stade où il devient important d'aborder des questions extrêmement complexes, si délicates qu'on n'a pas encore osé y toucher, comme la place des médecins dans le système de santé et leur mode de rémunération.

Le ministre de la Santé et des Services sociaux, le Dr Gaétan Barrette, se prépare activement à ces négociations, dont il parle déjà avec une certaine délectation. Mais il n'est pas celui à qui il faudrait confier ce processus de négociation, si l'on souhaite collectivement un résultat équitable, harmonieux, et capable d'amener des réformes qui s'imposent. Et ce, pour cinq raisons.

Premièrement, la situation permanente de conflit d'intérêts dans laquelle se trouve M. Barrette deviendrait indécente. Peut-il défaire le cadre salarial bancal dont il a été l'un des artisans, comme président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec ? Peut-il être équitable envers les omnipraticiens après avoir déblatéré contre eux, tant comme dirigeant syndical que comme ministre ?

Deuxièmement, son style brutal, que certains apprécient, parfois utile pour brasser la cage, deviendrait un grave handicap dans des négociations civilisées. Le gouvernement Couillard a réussi à s'entendre avec les syndicats du secteur public dans des négociations difficiles où le président du Conseil du trésor, Martin Coiteux, a traité ses vis-à-vis avec respect. Le recours aux insultes, à l'injure, aux menaces, aux insinuations, qui font partie de l'arsenal de M. Barrette, non seulement nous ferait régresser, il compromettrait le succès du processus. Ce n'est pas d'un psychodrame dont nous avons besoin.

Troisièmement, il y a eu un dérapage dans les dernières négociations, que l'on découvre par bribes, notamment grâce à des analyses indépendantes, comme celles du vérificateur général : paiements de rattrapage incompréhensibles, hausses salariales étonnantes et même la possibilité que les médecins soient maintenant trop payés. Cette entente prévoyait un rattrapage pour corriger un déséquilibre, le fait que les médecins du Québec étaient les moins bien payés au Canada. Cela s'imposait, au nom de l'équité.

Mais dans l'esprit de tous, ce rattrapage ne visait pas à ce que le revenu d'un médecin québécois soit le même que celui d'un médecin ontarien, car il faut tenir compte des écarts du niveau de vie et du coût de la vie entre les deux provinces.

On découvre maintenant, avec les données de l'Institut canadien d'information sur la santé, l'ICIS, que les médecins québécois gagnent plus que les médecins ontariens, quand, selon les calculs de l'économiste Pierre Fortin du magazine L'actualité, ils devraient toucher 12 % de moins pour refléter le coût de la vie moins élevé au Québec. Selon lui, les omnipraticiens touchent 41 000 $ de plus que ce qu'exigerait la parité avec leurs collègues ontariens, et les spécialistes, 105 000 $ de trop.

Ces chiffres de l'ICIS sont imparfaits. Ils ne tiennent pas compte de toutes les nuances et des différences qu'il faudrait apporter dans une comparaison complète. Mais cette véritable comparaison, pourtant essentielle pour établir une rémunération équitable, n'existe pas. Elle n'a pas été faite par Québec. Elle est nécessaire, soit pour donner un coup de barre si le rattrapage salarial a dépassé sa cible, soit pour cesser de reprocher leur rémunération aux médecins si l'analyse montre qu'elle n'est pas excessive.

On ne peut pas compter sur M. Barrette, qui ne semble pas avoir commandé de telles études, et qui aurait tendance à utiliser les données dont il dispose comme outil de négociation. Ce dont nous avons besoin, ce sont des données scientifiques, transparentes, neutres, qui devraient être produites de façon indépendante.

Quatrièmement, le système canadien s'est développé sur une anomalie, le fait que les médecins sont à la fois des entrepreneurs indépendants et, dans les faits, des salariés de l'État. Une dynamique qui a entre autres mené, comme le souligne l'ex-ministre de la Santé et père du régime québécois Claude Castonguay, dans un texte publié il y a 10 jours dans La Presse, au fait que ce sont les médecins spécialistes eux-mêmes, par l'entremise de leur fédération, qui répartissent la masse salariale entre les différentes spécialités, une responsabilité qui devrait revenir aux responsables du système de santé.

Cinquièmement, l'évolution de la médecine, surtout le développement de la première ligne, modifie les liens entre les médecins, les patients et les autres professionnels de la santé, d'une façon qui rend la forme de rémunération classique, le paiement à l'acte, fort inadéquate. Le moment est arrivé d'en parler. Le ministre Barrette n'a fait aucune ouverture de ce côté. Est-ce étonnant pour un médecin issu de cette culture de paiement à l'acte ?

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