Bon slogan, mauvaise politique

Des manifestants exigeant que le salaire minimum soit... (PHOTO MARK RALSTON, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE)

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Des manifestants exigeant que le salaire minimum soit augmenté à 15 $ de l'heure se sont rassemblés devant un restaurant McDonald's de Los Angeles, le 14 avril.

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Alain Dubuc
La Presse

L'augmentation du salaire minimum à 15 $ est séduisante. Les Californiens le font, les New-Yorkais aussi. C'est un beau chiffre rond, branché, qui roule sur les médias sociaux du monde entier. Pourquoi pas nous ?

Cette idée, portée au début par Québec solidaire et quelques organismes de gauche, a maintenant été reprise par la FTQ. Mais un bon slogan ne fait pas toujours une bonne politique sociale. Dans ce cas-ci, on a mal posé le problème, on l'a même posé à l'envers, en proposant la solution avant de préciser l'enjeu. Si l'objectif est d'améliorer les conditions de vie au bas de l'échelle, une augmentation importante du salaire minimum est une mauvaise idée.

En partant, on ne peut pas plaquer au Québec des chiffres qu'on a glanés ailleurs. L'écart de richesse avec les États-Unis est trop élevé pour qu'on puisse importer leurs politiques salariales. Le PIB par habitant de la Californie est le double de celui du Québec, celui de New York 66 %, plus élevé. L'écart de richesse entre les citoyens de ces États prospères et les Québécois est d'environ 25 %. Leurs 15 $ donneraient quelque chose comme 11,25 $ ici. Mais surtout, les systèmes de redistribution des revenus sont si différents que l'on compare des pommes avec des oranges.

Il faut également rappeler une évidence. En général, les gens les plus pauvres, ceux qui dépendent de l'aide sociale, ne travaillent pas. Dans leur cas, une hausse du salaire minimum n'a strictement aucun effet.

Cela étant dit, il est clair que le salaire minimum ne procure qu'un niveau de vie très minimum. À 10,75 $ de l'heure, ça donne, pour une semaine de travail normale de 37,5 heures, un revenu annuel de 20 962,50 $. C'est en dessous des seuils de faible revenu de Statistique Canada tant pour une personne seule que pour une famille de quatre personnes à deux salaires. Ces seuils de pauvreté ne décrivent qu'un revenu de subsistance. L'Institut de recherche et d'informations socio-économiques a calculé ce qui serait un revenu viable, qui permettrait une vie décente. En détaillant les besoins, l'organisme de gauche arrive à des estimations très plausibles : pour Montréal, 52 928 $ pour une famille de quatre avec deux enfants et 25 100 $ pour une personne seule.

Mais le salaire n'est pas le seul élément qui compose le revenu, surtout au bas de l'échelle. Une famille de quatre, avec deux personnes au salaire minimum, touchera 41 925 $. Mais son revenu total atteindra 49 927 $, surtout grâce aux crédits d'impôt et aux transferts pour les enfants. Le même raisonnement vaut pour une famille monoparentale, mais pas pour une personne seule, qui n'a pas droit à ces cadeaux. Retenons toutefois que les politiques de redistribution compensent de façon importante l'insuffisance du salaire minimum.

À cela s'ajoute un autre élément à considérer, soit le fait que les gens qui touchent le salaire minimum ne sont pas dans le besoin. Selon l'Institut de la statistique du Québec, on dénombrait 210 200 travailleurs au salaire minimum en 2014. Là-dessus, 124 400, soit 59 %, étaient des jeunes de 15 à 24 ans. Pourquoi ? Parce que 51 % des travailleurs gagnant le salaire minimum sont étudiants.

Les étudiants seraient donc les principaux bénéficiaires d'une augmentation du salaire minimum. Est-ce le but recherché ? Ils ont déjà droit à d'autres formes d'aide - prêts, bourses, frais de scolarité - et s'ils vivent maigrement, ils ne sont pas prisonniers d'un cycle de pauvreté et leur situation est transitoire.

On retrouve aussi parmi les travailleurs au salaire minimum pas mal de jeunes décrocheurs. Dans leur cas, faut-il augmenter leur salaire ou les renvoyer à l'école ?

On devine aussi que, dans bien des cas, le salaire minimum n'est pas le fondement du revenu familial et qu'il constitue souvent un revenu d'appoint, par exemple dans les couples où il y a un revenu plus élevé. C'est ainsi que le tiers des travailleurs au salaire minimum qui ne sont pas des étudiants ne veulent pas travailler à temps plein, trois fois plus que pour l'ensemble des travailleurs.

En plus, il peut y avoir des coûts économiques à une hausse du salaire minimum, si elle n'est pas modérée et progressive. Un passage à 15 $, une hausse de 40 %, entrerait dans la catégorie des hausses brutales, un phénomène qu'on connaît mal, mais qui comporte des risques de mises à pied, d'impacts négatifs sur des employeurs plus fragiles, souvent des PME.

Tout cela nous dit deux choses. Premièrement, au bas de l'échelle, le salaire n'est pas la seule composante du revenu. Les politiques de redistribution jouent beaucoup. Elles constituent un meilleur outil pour corriger les inégalités de revenu qu'une règlementation des salaires. Pour régler un problème social, on est mieux avec des politiques sociales.

Deuxièmement, la hausse du salaire minimum est une mesure uniforme qui s'applique à tous les travailleurs, indépendamment de leur situation familiale et de leurs besoins. Une partie importante de ceux qui en profiteraient, comme les étudiants, ne fait pas partie de ceux qu'il faudrait aider.

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