La culture du lynchage

On peut dire, rétrospectivement, que le traitement infligé... (Photo Justin Tang, La Presse Canadienne)

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On peut dire, rétrospectivement, que le traitement infligé à Mike Duffy - l'humiliation publique, les critiques, le stress énorme - était injuste, écrit Alain Dubuc.

Photo Justin Tang, La Presse Canadienne

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Alain Dubuc
La Presse

L'acquittement total de Mike Duffy par le juge Charles Vaillancourt des 31 chefs d'accusation qui pesaient contre lui a été un choc pour le monde politico-médiatique. Une absolution que personne n'avait vue venir. Et qui pose un difficile problème. Comment déclouer un homme qui a été crucifié ?

Ce jugement devrait nourrir notre réflexion, d'abord sur la présomption d'innocence, ensuite de façon plus générale sur la culture du lynchage qui semble maintenant bien installée au Canada et au Québec.

Elle tient à l'absence de retenue du monde politique dans ses attaques partisanes contre des adversaires, à l'absence de filtre des médias qui servent davantage d'amplificateurs, aux jugements sans appel du tribunal de l'opinion publique.

Avant d'aller plus loin, un mot sur M. Duffy. Il incarne tout ce que je trouve détestable d'un Sénat qui, Dieu merci, est en train de se transformer. Une nomination conservatrice éminemment partisane, une façon d'exploiter au maximum le flou des règles qui encadraient les dépenses des sénateurs, un libéralisme déplorable dans la façon de dépenser l'argent des autres. Tout cela faisait de lui un mauvais sénateur, mais, selon le tribunal, ni un criminel ni un politicien corrompu.

Ajoutons que ce dont on l'accusait n'était que des vétilles : pas de pots-de-vin, pas de corruption, des sommes minimes. Il y avait, au départ, une disproportion troublante entre les fautes qu'on lui reprochait et le traitement qu'on lui a réservé. Et maintenant, on peut dire, rétrospectivement, que ce traitement - l'humiliation publique, les critiques, le stress énorme - était injuste. Or la crucifixion n'est pas un processus pleinement réversible. Elle laisse des traces.

On peut comprendre le climat qui a mené au traitement réservé au sénateur Duffy : l'exaspération devant le mauvais usage des fonds publics, l'indignation que suscitent le favoritisme et la corruption, la perte de confiance envers les politiciens. Tout cela nourrit un désir collectif de trouver des coupables.

Cette recherche de coupables repose toutefois sur une perception des choses qui ne reflète pas tout à fait la réalité. Le sentiment général, c'est que le monde gouvernemental et politique est complètement pourri. Pourtant, on sort d'un exercice collectif, la commission Charbonneau, qui ne dit pas cela. Cette commission a bien documenté l'existence d'un système de financement politique illégal. Dans ses conclusions, plus sévères que celles de son collègue Renaud Lachance, la juge France Charbonneau note qu'il est « impossible de conclure à l'existence d'un lien direct et spécifique entre l'octroi des contrats publics et le versement de contributions politiques », mais conclut à l'existence d'un lien indirect. Ce avec quoi je suis d'accord.

Mais l'existence de ce lien indirect, aussi condamnable soit-il, parce qu'il encourage le favoritisme, n'a pas permis de déceler, au gouvernement du Québec, des pratiques de pots-de-vin, de collusion ou de détournement de fonds publics au profit de politiciens, que l'on associe d'habitude à la corruption des pouvoirs publics. J'entendais récemment à la radio, dans une conversation qui portait sur la corruption au Brésil, quelqu'un dire : « Au Québec, on connaît ça. » Justement pas. À l'échelle Richter de la corruption, le Québec se classe pas mal bas. Les Québécois souhaitent toutefois vivre dans un monde de corruption zéro, ce qui est tout à leur honneur. Mais on n'a pas besoin de caricaturer les choses pour atteindre cet objectif.

On sent cette tendance à l'excès dans le dernier cas de crucifixion, celui du ministre Sam Hamad. Il mérite des reproches, tout comme le premier ministre de l'époque, Jean Charest, pour ne pas avoir rompu tous les liens avec Marc-Yvan Côté, dont les pratiques avaient été dévoilées par la commission Gomery. Mais jusqu'à preuve du contraire, les échanges de courriels de M. Côté sur ses liens avec Sam Hamad, qui ont été rendus publics par Radio-Canada, semblent davantage trahir un manque de jugement qu'une quelconque malversation.

Mais quoi qu'il arrive, l'effet sur la carrière de M. Hamad sera irréversible. Et ce qui est troublant, c'est que cette révélation provient d'une fuite, vraisemblablement une job de bras, à l'UPAC ou ailleurs, pour attaquer Sam Hamad sur la place publique sans avoir à passer par les canaux formels.

La réflexion suscitée par l'affaire Duffy devrait également nous inciter à la prudence dans la cause de Nathalie Normandeau et nous rappeler que la présomption d'innocence n'est pas un principe vide de sens.

Cette culture du lynchage s'explique aussi par un autre phénomène, le fait que nous vivons dans un monde d'images et d'impressions, bombardés que nous sommes par l'information instantanée et les médias sociaux. Dans un monde où l'apparence de conflit d'intérêts devient aussi condamnable que les conflits d'intérêts eux-mêmes, il devient facile de confondre l'apparence de culpabilité et la culpabilité.

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