Le dérapage du rattrapage

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« La rémunération doit aussi tenir compte du niveau de richesse du Québec », estime notre chroniqueur.

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Alain Dubuc
La Presse

Le rattrapage de la rémunération des médecins a été un tel succès que les médecins québécois seraient maintenant mieux payés que ceux du reste du Canada !

Une analyse de mon confrère Francis Vailles, dans La Presse+ d'hier, montrait qu'un médecin de famille québécois touchait 256 600 $ en 2014, soit plus que les 246 000 $ payés en Ontario, tandis que la rémunération des spécialistes, à 408 000 $, dépassait largement les 345 900 $ de leurs collègues ontariens.

Le fait que les médecins québécois puissent être mieux payés qu'ailleurs, quand le Québec est l'une des provinces les plus pauvres, n'aurait aucun sens.

Ce serait également profondément injuste pour le reste de la société québécoise qui doit composer avec les politiques de rigueur.

Ces données, qui proviennent de l'Institut canadien d'information sur la santé, comparent les rémunérations à temps plein et d'équivalent temps plein pour les médecins payés uniquement à l'acte. Il est fort possible, comme le dit la Fédération des médecins spécialistes du Québec, que cette mesure ne tienne pas compte de l'ensemble des facteurs qui permettraient de faire une comparaison précise. Mais les résultats obtenus par mon collègue suffisent très largement pour lancer un très sérieux signal d'alarme.

J'ai suivi le débat sur la rémunération des médecins depuis le début. J'ai alors appuyé, et j'étais l'un des rares à le faire, leur bataille pour un rattrapage avec leurs collègues du reste du Canada. L'écart était assez grand pour provoquer un départ de médecins, surtout les plus jeunes, et il constituait une injustice, en ne récompensant pas à sa juste valeur une profession exigeante.

Mais il était très clair que l'objectif n'était pas d'en arriver à l'égalité salariale avec les médecins du reste du Canada. La rémunération doit aussi tenir compte du niveau de richesse du Québec. Comme le Québec est plus pauvre que l'Ontario, il était parfaitement normal que les médecins québécois soient payés moins cher que les ontariens.

Quel devrait donc être l'écart salarial raisonnable ? Plusieurs indicateurs peuvent nous en donner une idée :

- le PIB par habitant mesure le niveau de richesse d'une société et la capacité de payer. En 2014, il s'établissait à 45 046 $ au Québec et à 52 785 $ en Ontario, un écart de 14,7 % ;

- le revenu disponible des ménages mesure davantage les revenus des gens. Il s'élevait à 26 046 $ au Québec, le plus bas au Canada. L'écart avec les 29 687 $ de l'Ontario est de 13,5 % ;

- quant au salaire industriel moyen, les 873,41 $ du Québec sont inférieurs de 9,6 % avec les 965,94 $ de l'Ontario.

Ces trois balises nous disent qu'un écart de 10 % à 15 % entre la rémunération des médecins québécois et ontariens serait équitable. Il faudrait aussi tenir compte du coût de la vie - nettement plus élevé dans la province voisine - , de la situation financière des gouvernements, de l'équité au sein de chaque province avec les autres travailleurs. Tenir compte aussi du fait que d'autres provinces, en difficulté financière, ont serré la vis à leurs médecins.

Cela nous dit ce que devraient être les écarts. Maintenant, sait-on ce qu'ils sont en réalité ? Les données publiées hier par La Presse fournissent un bon indice. Mais les choses sont plus compliquées, parce que les modes de rémunération ne sont pas les mêmes, les tâches non plus, la charge de travail n'est pas semblable et la productivité peut être différente. Lors des négociations antérieures, le gouvernement et les fédérations de médecins ne s'étaient d'ailleurs pas entendus sur l'ampleur réelle de l'écart.

La vérificatrice générale, dans son récent rapport sur la rémunération des médecins, révélait entre autres que le ministère et les fédérations de médecins devaient créer des comités pour établir ces écarts de façon précise. Ces comités n'ont jamais été créés ! La vérificatrice recommandait donc de « s'assurer de disposer des outils nécessaires à la comparaison interprovinciale de la rémunération des médecins en vue de dresser un portrait rigoureux de la situation ».

Le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, réagissant à l'article de La Presse, a rappelé, à juste titre, qu' « il y avait un réel problème » à l'époque. Il a précisé, encore à juste titre, ne pas vouloir « maintenir une fourchette positive ». Il a enfin ajouté que c'était « un enjeu des négociations actuelles ». Ça, non.

On a vu ce qu'ont donné jusqu'ici les jeux de coulisses et les négociations en dessous de la table entre l'État et ses médecins, l'affrontement stérile entre les positions patronales et les positions syndicales, les ententes opaques.

La bonne façon de procéder, transparente, ce serait d'abord de confier la tâche de faire ces comparaisons à un comité d'experts indépendant, qui travaillera rapidement et qui rendra ses conclusions publiques. Pour avoir l'heure juste.

Ensuite, pour être juste, s'il s'avère que la rémunération des médecins québécois dépasse celle du reste du Canada ou qu'elle en est trop proche, il faudra ajuster leurs salaires à la baisse pour revenir à un écart raisonnable. Cela ne trahirait pas les ententes, mais respecterait au contraire l'esprit qui a présidé à cet effort de rattrapage avec le reste du Canada.

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