Le progrès et la pauvreté

« Même si la pauvreté extrême est éradiquée, il... (PHOTO ERIK DE CASTRO, ARCHIVES REUTERS)

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« Même si la pauvreté extrême est éradiquée, il restera encore des milliards d'êtres humains qui, sans être aussi démunis, vivent dans une situation de très grande pauvreté », rappelle notre chroniqueur.

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Alain Dubuc
La Presse

Au début du mois, une bonne nouvelle est passée relativement inaperçue, comme c'est souvent le cas avec les bonnes nouvelles. La Banque mondiale annonçait que, pour la première fois de notre histoire, moins de 10 % des humains vivront dans la grande pauvreté en 2015.

La proportion des gens vivant dans l'extrême pauvreté était de 12,8 % en 2012. Elle passera à 9,65 % en 2015. Mais le véritable miracle, c'est que ce taux de pauvreté extrême atteignait 37,1 % en 1990, il y a 25 ans.

Cette tendance constante à la baisse permet de croire qu'il sera possible d'éradiquer complètement ce type de pauvreté d'ici 2025. « C'est la meilleure nouvelle pour notre monde actuel, puisque ces prévisions prouvent que nous sommes la première génération dans l'histoire de l'humanité en mesure de mettre fin à l'extrême pauvreté », a dit le président de la Banque mondiale, Jim Yong Kim.

Je vais m'empresser d'ajouter des bémols. Le seuil de l'extrême pauvreté établi par la Banque mondiale est très bas, 1,90 $ par jour.

En outre, malgré ces réels progrès, il restera 702 millions de personnes dans cette situation de misère absolue.

Enfin, même si cette pauvreté extrême est éradiquée, il restera encore des milliards d'êtres humains qui, sans être aussi démunis, vivent dans une situation de très grande pauvreté. Cette grande bataille est donc loin d'être terminée.

On doit aussi noter que si cette réduction de la pauvreté extrême s'explique par des interventions énergiques, entre autres celles de la Banque mondiale, elle tient aussi aux progrès économiques remarquables de la Chine et de l'Inde qui ont pratiquement éliminé ce niveau de pauvreté extrême sur leur territoire. Maintenant, la moitié de ces très pauvres se retrouvent en Afrique subsaharienne où les obstacles au développement sont beaucoup plus nombreux.

Ces données, avec toutes leurs limites, peuvent néanmoins nourrir quelques pistes de réflexion. La première, c'est que l'image qu'un grand nombre de personnes se font de l'état de la planète est tout à fait fausse. Nous ne nous enfonçons pas, nous ne sommes pas dans un cycle d'appauvrissement global. À force de porter notre attention sur les ratés, les catastrophes, les grandes injustices, on ne voit pas que la croissance économique est forte sur la planète, qu'elle est assez solide pour se répercuter sur le niveau de vie et les conditions de vie d'une grande proportion de l'humanité.

Des chiffres comme ceux de la Banque mondiale en témoignent. De très nombreux indices pointent dans la même direction, que ce soit la forte hausse de la demande alimentaire mondiale qui tient au fait que plus de gens ont les moyens de s'alimenter davantage, ou encore la croissance de la population mondiale qui tient largement à l'accès à des ressources sociosanitaires, ou même les menaces environnementales qui s'expliquent largement par le fait que les économies émergentes participent à la production et aux échanges.

L'existence de ce progrès est au coeur des réflexions de celui qui a reçu ce mois-ci le prix Nobel d'économie, Angus Deaton. Dans son essai The Great Escape, Health, Wealth and the Origins of Inequality, il écrit : « La vie est meilleure maintenant que dans pratiquement toute autre période de l'histoire. Plus de gens sont plus riches et moins de gens sont dans la grande pauvreté. La vie s'allonge et les parents ne voient plus mourir le quart de leurs enfants. »

Par contre, le nouveau Nobel note, et c'est l'objet de son essai, que « le monde est terriblement inéquitable » et que « l'inégalité est souvent la conséquence du progrès. »

Ce lien entre le progrès et les inégalités peut nourrir une tentation, celle de combattre les injustices en s'attaquant au progrès lui-même et aux outils qui le favorisent, notamment le type d'organisation de l'activité économique qui a le plus contribué à des progrès, que l'on appelle le capitalisme, dont la logique de production et d'échanges a permis à de nombreux pays de quitter le stade de l'indigence comme aucun autre système n'y est jamais parvenu.

Ce n'est pas le progrès - et les outils qui le permettent - qu'il faut combattre, mais ses abus, ses dérives et ses dommages collatéraux, au sein de nos sociétés, mais aussi dans les pays émergents, là où le progrès risque d'engendrer les plus grandes injustices.

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