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Le mur de la décadence

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Alain Dubuc
La Presse

Le monde politique américain nous aura offert un bien triste spectacle dans les derniers jours de 2012, dans ces négociations de dernière minute entre républicains et démocrates pour éviter le précipice fiscal qui risquait de plonger les États-Unis - et le reste du monde - dans une autre récession.

C'était parfaitement surréaliste de voir des politiciens faire des pieds et des mains pour éviter une crise qu'ils avaient eux-mêmes créée de toutes pièces. D'autant plus que l'existence même de ce qu'on appelait aussi le mur budgétaire repose sur une aberration.

C'est la conséquence d'un ensemble de lois qui forçaient le gouvernement américain à réduire son déficit de façon mécanique dès le 1er janvier avec des hausses d'impôt aveugles et des coupes brutales dans les dépenses - un véritable précipice qui aurait provoqué le chaos dans les services publics et qui aurait compromis la reprise - à moins que la Chambre des représentants et le Sénat adoptent un plan de réduction du déficit.

Le problème, c'est que les démocrates et les républicains étaient incapables de trouver un terrain d'entente, tant et si bien que les États-Unis se dirigeaient allègrement vers une catastrophe, comme les caribous qui foncent vers la noyade.

À un premier niveau, cette crise a été provoquée par un mélange de bêtise humaine, d'impuissance politique et de dogmatisme, surtout celui de l'aile radicale du Parti républicain. Les lois qui menaient au précipice fiscal avaient été imposées par les républicains et ce sont les républicains radicaux qui, jusqu'à la dernière minute, ont torpillé les compromis auxquels en étaient arrivés les politiciens plus modérés.

Ce qui est beaucoup plus inquiétant, c'est que cette crise politique soit plus qu'une aberration temporaire et qu'elle porte les germes d'une décadence de la civilisation américaine. Par décadence, je ne pense pas au déclin économique. Même s'ils ne dominent plus autant la planète qu'avant, les États-Unis restent une puissance économique remarquable, extrêmement productive, capable d'innovation et de créativité.

Mais on décèle aux États-Unis des signes que l'on a pu observer dans d'autres empires, quand les fondements d'une culture deviennent des freins à son épanouissement. Ce qui menace ce grand pays, ce ne sont pas les pressions de l'extérieur, mais bien davantage l'implosion.

On sait à quel point la société américaine est polarisée. On l'a vu aux dernières élections présidentielles. Ces grands débats qui divisent nos voisins portent sur des principes fondateurs de la civilisation américaine. La crise fiscale reposait sur une opposition maladive aux hausses d'impôt au nom d'une conception de la liberté, le port des armes repose sur une interprétation de la Constitution américaine, la plupart des débats moraux portent sur la place de la religion dans la société américaine.

Dans ces trois exemples, les États-Unis subissent la pression de valeurs incompatibles avec le fonctionnement harmonieux d'une société avancée. Le refus absolu des hausses d'impôt est une véritable aberration pour un État développé qui, en outre, est une grande puissance. Le port des armes est absurde pour une société urbaine. Les valeurs religieuses les plus primitives, comme le créationnisme, incarnent un rejet du progrès de la science et un refus de la modernité.

Ces courants ne sont pas majoritaires. Mais les mouvements radicaux comme le Tea Party sont capables d'exercer une forme de contrôle sur le Parti républicain et de paralyser l'ensemble de la société, qui devient otage de ses éléments les plus rétrogrades. Le système politique américain, qui fut longtemps un modèle de démocratie avec ces mécanismes de contrepoids, est devenu moins fonctionnel que celui de la plupart des pays industrialisés.

Et ce n'est pas fini. Après le précipice fiscal, les politiciens américains se déchireront d'ici quelques semaines sur la limite d'endettement et offriront encore une fois le spectacle d'une société profondément malade.




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