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Les réflexes conditionnés

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Alain Dubuc
La Presse

Après des années de tergiversations, les pharmaciens pourront bientôt jouer un plus grand rôle dans le système de santé. Ils pourront entre autres renouveler des prescriptions et, dans certains cas, prescrire des médicaments eux-mêmes sans que le patient ait à consulter un médecin.

Il était temps. L'entente entre le Collège des médecins et l'Ordre des pharmaciens, annoncée par le ministre de la Santé, Réjean Hébert, va permettre de mieux utiliser l'expertise des professionnels de la santé que sont les pharmaciens, de réduire la pression sur les omnipraticiens, et surtout, de faciliter la vie à des milliers et des milliers de patients.

Cette réforme tombait sous le sens. Mais elle a quand même suscité des réserves et des inquiétudes. De nombreux commentateurs ont évoqué le risque de conflits d'intérêts dans lesquels les pharmaciens pourraient se placer. Essentiellement parce qu'ils pourraient recommander des médicaments pour se mettre de l'argent dans les poches.

Ces craintes ne résistent pas à l'analyse quand on regarde de près les modalités du nouveau régime. Mais le fait même qu'on les exprime est significatif. La sacralisation de la santé introduit un élément irrationnel dans les débats publics. Il suffit que les mots santé et privé soient associés pour déclencher des réflexes conditionnés.

Les pharmacies sont des commerces. Le caractère marchand de l'exercice de la profession fait des pharmaciens les moutons noirs d'un système de santé essentiellement public. Le caractère privé de leurs activités explique sans doute le retard du Québec à les intégrer dans le réseau.

Cette méfiance irrationnelle, on la voit dans cette évocation d'un risque de conflit d'intérêts, réside dans le fait que les pharmaciens seraient à la fois juge et partie. Ce type de situation existe dans la plupart des professions. Les avocats, les architectes, les dentistes proposent à leurs clients des projets ou des interventions pour lesquels ils seront eux-mêmes rémunérés. Même les médecins le font, en décidant de la fréquence des visites de leurs patients.

Pour les pharmaciens, comme pour les autres professions, il existe des outils pour gérer ces situations. Le premier, rappelons-le, c'est la probité, le professionnalisme et le dévouement des professionnels. Mais il existe en plus tout un arsenal de mécanismes - codes d'éthique, ordres professionnels, comités de discipline.

Voilà pour la théorie. Mais le plus curieux, c'est que tout ce débat se dégonfle quand on regarde ce que permettra le nouveau cadre. Les pharmaciens pourront prolonger les ordonnances d'un médecin. Aucun potentiel d'abus. Ils pourront ajuster des doses. Là non plus. Ils pourront montrer aux patients comment prendre leurs médicaments. Toujours pas. Ils pourront interpréter des résultats d'analyses. Toujours rien.

La seule fonction qui, théoriquement, poserait problème, c'est le pouvoir de prescrire des médicaments quand un diagnostic n'est pas requis, c'est à dire quand le problème de santé est évident. Mais il n'y a que 11 cas où ce sera possible, comme l'herpès labial, les vaginites, la diarrhée du voyageur, la prévention du paludisme, la nausée des femmes enceintes.

Ce sont tous des cas où un traitement est nécessaire. Soit le pharmacien prescrira au patient un médicament qu'auparavant un médecin aurait prescrit, ce qui ne change rien. Soit il remplacera un médicament que le patient pouvait choisir lui-même sur les tablettes par un médicament à ordonnance, plus efficace et remboursé.

Les risques d'abus sont donc infimes et insignifiants. Il faudra attendre longtemps avant qu'un pharmacien délinquant se paie un condo en Floride à coups de prescriptions inutiles pour des vaginites ou des feux sauvages.

Voilà le genre de débats qu'on n'aurait pas si, au lieu d'aborder les questions de santé avec une grille dogmatique, on pensait d'abord aux intérêts et aux besoins des patients.

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Commentaires (6)
    • Il y a effectivement danger de conflit d'intérêts si les balises mentionnées dans l'article de M. Dubuc ne devaient pas être respectées. Parmi ces balises, il y a clairement le droit du patient d'être informé et de participer à la prise de décision du médicament à être prescrit.
      Je me permets de souligner la très grande disparité des coûts actuellement chargés pour les mêmes médicaments et les mêmes services par des pharmaciens qui fournissent pourtant de mêmes produits et de mêmes services aux patients du Régime public d'assurance médicaments vs les patients assurés de régimes privés.
      Le meilleur exemple est donné lors de la substitution par des produits génériques. Toutes les économies de coûts réalisées par l'utilisation des produits génériques sont transférées (100%) aux bénéficiaires du régime public. Ce n'est pas du tout le cas lorsque les mêmes pharmaciens substituent pour des bénéficiaires des divers régimes privés d'assurances médicaments. Ils ne transfèrent alors qu'une fraction des économies réalisées aux patients des régimes privés.
      En se basant sur une étude antérieure parue dans la revue Protégez-vous (octobre 2011 pp. 21-24) qui documentait les coûts alors chargés pour les 4 médicaments les plus vendus dans 320 pharmacies du Québec, on peut déduire les écarts suivants pour les prix chargés par les pharmaciens pour les mêmes produits génériques aux personnes assurées du régime public vs les régimes privés d'assurance.
      Médicaments Prix chargés
      Régime public Régimes privés Surcharge privés
      Atorvastatine (Lipitor) 10 mg/co x 30 cos 21,66 $ 45,00 $ 108 %
      (Glucophage) 500 mg/co (glucophage) 90 cos 15,11 $ 29,95 $ 98 %
      etc. etc.
      On s'attendrait à plus de transparence et d'équité !

    • Je trouve que cette réforme est souhaitée et bienvenue, et je suis bien d'accord avec tous les propos de monsieur Dubuc. Cependant, je me demande quel sera le mode de rémunération pour les pharmaciens qui donneront l'ordonnance à la place du médecin. Recevront-t-ils le même paiement que ces derniers pour cet acte "médical"?
      Il me semble que si c'est le cas, ça m'apparaît nettement exagéré car il s'agit là de "double dipping", comme disent les chinois. Après tout, ils touchent déjà un cachet en tant que professionnels pour préparer la posologie, et il me semble que le Ministère pourrait bien faire quelques économies en récupérant une partie du paiement pour financer un système qui en a bien besoin, non?

    • Aviez-vous réalisé que votre pharmacien est le SEUL professionnel que vous pouvez rencontrer à une minute d'avis? Et pas seulement dans le système de santé: faut prendre rendez-vous avec votre avocat, votre notaire, etc... Le mien a toute ma confiance, et en plus, il est un vrai apothicaire: il ne vend ni rebelles, ni épicerie!

    • J'aimerais être convaincu que cette réforme aura un effet positif comme toutes celles faites récemment par le réseau de la santé. Certainement les pharmaciens comme les infirmières peuvent faire plus. Ils vont par ailleurs vouloir passer à la caisse comme les médecins avec leur 10% de croissance salariale. Or le cadre financier est exangue et des coupures seront alors requises. Je pense aux merveilleux GMF où après avoir investi autant de $ ces derniers acceptent rarement de nouveau patients et ferment leur sans rendez-vous à 9h00 am. Les réformes du système de santé ont le don de nous faire tourner en rond.

    • Que penser alors des médecins qui se font payer des voyages de golf dans le sud par de compagnies pharmaceutiques?
      J'ai personnellement rencontré un groupe de médecins en voyage de golf en République Dominicaine dont les dépenses étaient payées, selon ce qu'ils m'ont confié, par des compagnies pharmaceutiques.
      Je travaillais à l'époque (2001 - 2006) sur ce terrain de golf, le même terrain où venait jouer Vincent Rizutto.
      Raymond Dallaire

    • Et il ne faut pas oblier que les pharmaciens sont dans un environnement extrèmement concurrentiel. Ils n'ont absolument pas intérêt à essayer de flouer le système.

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