L'ère du post-fédéralisme

Alain Dubuc
La Presse

J'ai fait tiquer des lecteurs en écrivant que si le projet souverainiste s'affaissait, il n'y avait plus de raison de se définir comme fédéralistes. L'affirmation mérite sans doute plus d'explications.

Mon point de départ, c'est qu'on entre dans une phase nouvelle, que j'appelle l'ère de la post-souveraineté. Cela amène une foule de changements, un déplacement du débat politique, un réalignement des forces. Cela bouscule également une foule d'habitudes enracinées depuis des décennies. Cela aura donc un effet sur notre vocabulaire politique, notamment sur le sens du mot fédéraliste.

Prenons un exemple simple. Le président américain Barack Obama dirige la plus importante fédération de la planète, bien décrite par son nom: États-Unis d'Amérique. Et pourtant, il ne se promène pas en se décrivant comme fédéraliste. Tout simplement parce que ce n'est pas en fonction de cela que s'articule le débat politique aux États-Unis.

Au Canada, et surtout au Québec, à partir de la fin des années 60, le projet de sécession a imposé un réalignement des forces. Le débat gauche-droite entre le Parti libéral et l'Union nationale a cédé la place à un affrontement entre deux coalitions dont le ciment était l'adhésion à une option constitutionnelle, pour ou contre la souveraineté. Ceux qui s'opposaient à la sécession devaient appuyer les libéraux, ils n'avaient pas d'autre choix, ceux qui souhaitaient la souveraineté se regroupaient plus ou moins confortablement autour du PQ.

Ce réalignement a eu un effet sémantique. Partout dans le monde, le terme fédéraliste décrit un partisan d'un système fédéral, par opposition à un État unitaire, et donc en général, un partisan de la décentralisation des pouvoirs.

Au Canada, le terme de fédéraliste a pris un tout autre sens pour décrire les partisans de l'unité canadienne. Et paradoxalement, dans bien des cas, ceux qui se définissaient avec le plus de vigueur comme fédéralistes étaient ceux qui ne l'étaient pas, ceux qui rêvaient d'un État central fort.

Voilà pourquoi, si la souveraineté cesse d'être un projet réaliste, capable de s'imposer, il sera de moins en moins nécessaire pour ses adversaires de se regrouper en fonction de leur opposition à cette option. D'autres clivages apparaitront, et nous redeviendrons une société normale avec une droite et une gauche. Graduellement, les mots reprendront leur sens, et le mot fédéraliste pourra difficilement rester un synonyme de défenseur de l'unité canadienne.

Le véritable défi de ceux qui croient que c'est une bonne chose que le Québec maintienne son lien avec le reste du Canada, ce ne sera plus de combattre la souveraineté, mais plutôt de s'attaquer à l'indifférence manifestée par bien des Québécois à l'égard du pays dont ils font partie.

Cela crée un vide, qui en étourdit certains. On se dit qu'il n'est pas possible de n'être rien, ni fédéraliste, ni souverainiste. Que sans étiquette constitutionnelle claire, on ne pourra pas gérer des dossiers où les gouvernements fédéral et provinciaux s'opposent, comme la péréquation ou la Commission des valeurs mobilières. Ce n'est pas vrai.

D'abord, parce qu'il y a des constantes politiques. Dans les fédérations, les tensions entre le gouvernement central et les gouvernements régionaux sont normales. Les gouvernements du Québec, peu importe leur couleur, cherchent d'abord à défendre les intérêts du Québec, et sont invariablement en faveur d'une décentralisation accrue. Le fait de refuser une étiquette traditionnelle n'y changera rien.

On peut d'ailleurs constater que d'autres provinces peuvent avoir des résultats très musclés avec Ottawa, comme Terre-Neuve ou l'Alberta, sans avoir le genre de débat constitutionnel qu'a connu le Québec.

La plupart des problèmes peuvent être résolus sans avoir besoin d'adhérer à une doctrine sur l'avenir de la fédération, sans se demander chaque fois s'il faut rester ou partir, sans avoir à transformer tous les affrontements en batailles existentielles.




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