Sous le vernis, la révolte

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Il y a deux ans, des chercheurs de Harvard et de Berkeley ont publié une étude portant sur la mobilité socioéconomique aux États-Unis. Charlotte figurait en dernière place parmi 50 autres grandes villes américaines.

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Lors d'un récent séjour à Charlotte, en Caroline du Nord, dans le cadre d'une série de reportages dont le premier volet a paru dimanche, j'avais demandé à John Cleghorn, pasteur d'une église presbytérienne, de me faire visiter les quartiers les plus paumés de la ville.

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Des résidants de Charlotte déposent des fleurs et des ballons à l'endroit où Jonathan Ferrell, ancien joueur de football universitaire, a été abattu par un policier.

Photo Travis Dove, archives The New York Times

Nous avons roulé le long de la Beatties Ford Road, une artère qui traverse un quartier presque exclusivement afro-américain. Nous avons visité le quartier de Seversville qui aligne ses rues tranquilles bordées de bungalows un peu décrépits.

J'ai vu à Charlotte des zones tristounettes, mais rien de la misère urbaine d'autres grandes villes américaines. Les rues y sont plus étroites que dans les beaux quartiers, on y trouve moins de cafés sympas, et moins d'arbres que sur les boulevards chics ombragés par les chênes à feuilles de saule. Mais je n'ai pas vu de mendiants, pas de sans-abri, pas de fenêtres placardées, rien de ces images de désolation qui hurlent la misère.

La pauvreté est pourtant plus que présente à Charlotte. Mais elle est aussi quasi invisible. Tout y est propret, calme, pacifique - jusqu'à ce que la digue saute, comme on l'a vu cette semaine, dans les émeutes qui ont suivi la mort de Keith Scott, un homme de 43 ans abattu mardi par un policier.

« Ce qu'on voit depuis deux jours, c'est l'explosion d'une colère enfouie causée par plusieurs décennies d'inégalités économiques et de ségrégation raciale », m'a dit John Cleghorn quand je l'ai rappelé hier. « La mort de Keith Scott n'a été qu'un élément déclencheur. »

L'explosion a été d'autant plus forte qu'en bonne ville du Sud, Charlotte arbore un air de politesse et de tolérance, et a tendance à occulter ses problèmes jusqu'à ce qu'ils lui éclatent au visage.

C'est ce qui est arrivé il y a deux ans quand des chercheurs de Harvard et de Berkeley ont publié une étude portant sur la mobilité socioéconomique aux États-Unis. Surprise : Charlotte figurait en dernière place parmi 50 autres grandes villes américaines. Autrement dit, c'est à Charlotte qu'un pauvre aura le plus de difficulté à améliorer son sort.

L'étude a profondément traumatisé le « Tout-Charlotte ». « Nous étions très fiers de notre ville, nous ne nous percevions pas du tout de cette façon », m'a dit Elyse Dashew, commissaire scolaire rencontrée dans un café du centre-ville.

Charlotte est une ville en plein boum, sa population explose, ses banques et son secteur financier attirent de nouveaux travailleurs qui arborent leurs tailleurs et leurs complets-vestons dans un centre-ville aseptisé. Mais une partie de la population n'a pas de place sur l'autoroute de la prospérité.

Sous le vernis de politesse et de civilité couve le poison de la ségrégation et du racisme. Il y a les quartiers défavorisés, presque exclusivement noirs. Et les quartiers riches, presque exclusivement blancs.

Le racisme ne s'exprime plus dans les mêmes termes que dans les années 60, m'avait dit le travailleur social et thérapeute Justin Perry, lui-même afro-américain, quand je l'ai rencontré à Charlotte. « Autrefois, les gens disaient : je ne veux pas de Noirs dans mon quartier. Aujourd'hui, ils disent qu'ils ne veulent pas avoir pour voisins des gens qui ne tondent pas leur pelouse ou qui ne partagent pas leurs valeurs. Mais au fond, c'est la même chose. »

***

C'est dans ce contexte de tensions raciales sous-jacentes, sur lesquelles je reviendrai plus en détail dimanche, que Keith Scott a été tué par un policier dans des circonstances dont les détails restent à éclaircir.

Ce n'est pas la première fois qu'un citoyen à la peau noire est abattu par la police dans la métropole de la Caroline du Nord. En septembre 2013, Jonathan Ferrell, ancien joueur de football universitaire, était tombé en panne dans une rue de Bradfield Farms, un quartier résidentiel huppé. Il a cogné à la porte d'une maison, apparemment à la recherche d'aide. Effrayé, l'occupant des lieux a appelé la police. Trois agents ont répondu à l'appel. L'un d'entre eux a abattu Jonathan Ferrell qui ne portait pourtant aucune arme.

Et le policier, lui ? Il a été poursuivi, mais le procès a fini par avorter.

Cette histoire, pas si lointaine, n'avait pas causé de turbulences à Charlotte. Cette semaine, la ville a été en proie à des émeutes d'une intensité sans précédent. Celles-ci surviennent après une trop longue série de dérapages policiers semblables. Il y a eu Michael Brown à Ferguson, Trayvon Martin à Sanford, Freddie Gray à Baltimore, Eric Garner à New York...

Les émeutes de Charlotte s'expliquent-elles par cette sinistre multiplication ou par la situation particulière de cette ville faussement tolérante ?

« Les deux », m'a répondu sans hésiter Justin Perry quand je l'ai contacté hier. Le sentiment qu'aux yeux de la police, la vie d'un Noir n'a pas la même valeur que celle d'un Blanc est un facteur important, selon lui. « Quand on est Noir, on se demande chaque jour qui sera le prochain. »

Mais des décennies de problèmes que Charlotte a jetés dans la garde-robe, « tel un ado qui fait semblant de ranger sa chambre », ont aussi contribué aux événements des derniers jours.

« Aujourd'hui, le garde-robe déborde, résume Justin Perry, et la ville doit commencer à faire son vrai ménage. »

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