Les réfugiés invisibles

Les réfugiés sont toujours là et leur vie... (PHOTO BULENT KILIC, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE)

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Les réfugiés sont toujours là et leur vie reste menacée. Ils sont un peu moins visibles, c'est tout, écrit notre chroniqueuse.

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Il y a deux mois, l'Union européenne signait un accord avec la Turquie pour pouvoir y renvoyer les demandeurs d'asile qui débarquaient alors massivement dans les îles grecques, avant d'emprunter la route des Balkans vers le nord de l'Europe.

L'accord devait alléger la pression sur les frontières européennes, tout en respectant les droits des migrants, en majorité des réfugiés syriens et irakiens.

La Turquie promettait de les protéger et de les traiter avec dignité, l'Europe allait pouvoir refermer tranquillement ses frontières et la crise des réfugiés serait terminée. Merci, bonsoir. Mais ça, c'était le fantasme. La réalité est, hélas, loin de cette vision à l'eau de rose.

Comme le prévoyaient les critiques de l'accord, le principal problème de l'accord turco-européen, c'est... la Turquie, pays qui a négocié âprement sa signature au bas du contrat. Mais qui ne respecte pas sa part des obligations.

Des exemples ? Une enquête publiée à la mi-mai par le quotidien The Guardian révèle que les premiers réfugiés syriens à avoir été retournés en Turquie ont atterri dans un centre de détention où ils endurent des conditions plus que pénibles.

Joints par téléphone par les journalistes du quotidien britannique, ils ont raconté n'avoir aucune idée du sort qui les attend. Ils n'ont pas pu voir d'avocat, n'ont pas encore été capables de faire leur demande d'asile en Turquie et se plaignent de trouver des punaises dans leur nourriture...

Et ce n'est pas tout. Un récent rapport de Human Rights Watch révèle que la Turquie est en train de barricader sa frontière avec la Syrie, d'où affluent de nouveaux réfugiés chassés par la guerre.

Non seulement la Turquie est en train de sceller les passages avec des murs et des barbelés, mais elle repousse violemment ceux qui s'aventurent à les traverser, constate le rapport de HRW.

L'organisme a recensé, depuis début mars, sept incidents dans lesquels des gardes-frontières turcs ont tiré à balles réelles sur des civils en fuite. Bilan : cinq morts, dont une femme et un enfant. Et 14 blessés graves, dont trois enfants.

Dans d'autres cas, des civils en fuite ont été brutalement battus, comme on peut le voir sur cette vidéo publiée sur le site web de HRW.

La Turquie prétend aussi qu'elle peut refouler les réfugiés vers la Syrie, dans une « zone sécuritaire » qui n'est, en réalité, qu'un « piège mortel », à cause des combats qui s'y déroulent, conclut le HRW.

La Croix-Rouge internationale lui donnait raison hier, dans un communiqué où elle dit craindre le pire pour 160 000 réfugiés syriens coincés à la frontière turco-syrienne et menacés par le groupe État islamique qui poursuit son offensive contre la ville syrienne d'Azaz.

En d'autres mots, la Turquie, qui a accepté de recevoir 4 milliards de dollars de l'UE pour accueillir de nouveaux réfugiés sur son sol, tourne aujourd'hui le dos aux désespérés qui frappent à ses portes. Et qui n'ont plus aucun autre endroit où fuir.

***

Oui, l'accord turco-européen a permis de réduire de façon substantielle le nombre de personnes qui se jettent à l'eau sur des plages turques dans l'espoir de rejoindre le territoire grec, par la mer Égée.

En mars, le Haut Commissariat pour les réfugiés des Nations Unies recensait en moyenne 870 arrivées quotidiennes dans les îles grecques. En avril, c'était 119. Soit une baisse de 85 %.

Mais ce formidable résultat a été obtenu au prix d'une honteuse démission des responsabilités internationales face à une population menacée qui fuit une guerre épouvantable. En réalité, les réfugiés sont toujours là et leur vie reste menacée. Ils sont un peu moins visibles, c'est tout...

Pendant ce temps, la Turquie reçoit des félicitations pour ses bons et loyaux services. Ainsi, cette semaine, la directrice générale de l'UNESCO, Irina Bokova, l'a félicitée pour ses camps de réfugiés de Gaziantep.

Un mois plus tôt, c'était le président du Conseil européen, Donald Tusk, qui décrivait la Turquie comme « le meilleur exemple, pour le monde, sur la manière dont nous devrions traiter les réfugiés ».

La chancelière allemande, Angela Merkel, trouve que l'accord turco-européen est tellement probant qu'il faudrait le répéter avec... la Libye.

Plus concrètement, elle aimerait renvoyer en Libye les migrants qui traversent la Méditerranée entre la côte africaine et l'Italie.

Cette semaine a d'ailleurs été marquée par une recrudescence de ces traversées et une série de naufrages au cours desquels les secouristes ont réussi à repêcher 10 000 migrants... en quatre jours seulement ! Un record pour cette route autrement plus périlleuse que celle de la mer Égée.

Les passagers de ces bateaux sont surtout des Africains, même si des Syriens ont pu se rabattre sur la Méditerranée, maintenant que la « route des Balkans » est pratiquement bloquée. Mais ces migrants ont eux aussi de bonnes raisons de fuir des pays comme la Somalie, le Soudan ou l'Érythrée.

La suggestion d'Angela Merkel, qui veut répliquer, ici, l'entente entre l'UE et la Turquie, tient tout simplement du délire. La Turquie n'est pas un bon élève en matière de respect des droits. Mais comparée à la Libye, pays déchiré par des guerres internes et laissé en proie à des milices de toute allégeance, c'est un quasi paradis !

Refouler les bateaux, les ramener à leur port de départ, tourner le dos à leurs passagers, se frotter les mains et se dire que le problème est réglé : la méthode marche avec la Turquie, alors pourquoi ne pas la reproduire ?

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