Dans la tête des djihadistes

Surnommé «Barbe Rouge», Omar Ould Hamaha, qui était l'un des... (IMAGE FOURNIE PAR MARGO FILMS)

Agrandir

Surnommé «Barbe Rouge», Omar Ould Hamaha, qui était l'un des dirigeants d'Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) avant de mourir en 2014, s'exprime sans filtre ni mise en contexte dans le documentaire Salafistes.

IMAGE FOURNIE PAR MARGO FILMS

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Nous sommes à Gao, dans le nord du Mali, quelque part en 2012 - au moment où cette ville plus que millénaire vient de tomber sous le joug de groupes islamistes radicaux.

L'homme qui nous parle est un dirigeant d'Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), l'une des organisations qui ont profité d'un soulèvement touareg pour prendre temporairement le contrôle du nord désertique du Mali.

Il s'appelle Omar Ould Hamaha, également connu sous le sobriquet «Barbe Rouge». Il explique que la couleur roussâtre de sa barbichette provient du henné qu'il y applique non par coquetterie, mais par déférence envers le prophète Mahomet, qui demande aux musulmans de se distinguer des juifs et des chrétiens. Or, ces derniers ne changent rien à la couleur de leur barbe. Ceci explique donc cela...

Cette déclaration surréaliste, affirmée avec grand sérieux, est tirée d'une scène du film Salafistes, qui sera présenté la semaine prochaine dans le cadre du Festival international de cinéma Vues d'Afrique, à Montréal.

Le documentaire laisse Omar Ould Hamaha deviser sur la couleur de sa barbe sans l'ombre d'un commentaire, sans mettre ses propos en contexte. Mahomet a-t-il vraiment demandé à ses disciples de se teindre la barbe en rouge? Est-ce une interprétation tordue de quelque verset du Coran? Nous n'en saurons rien. Mais nous savons que c'est ce que pense ce leader salafiste, qui est, depuis, mort sous les bombes.

Ce choix de ne pas commenter les propos des djihadistes interviewés dans ce documentaire a provoqué une tempête en France, où le film est sorti l'hiver dernier, accompagné d'un visa «interdit aux moins de 18 ans».

Le film arrive donc à Montréal précédé d'une aura sulfureuse.

En laissant la parole à des salafistes maliens, mauritaniens et tunisiens, les documentaristes François Margolin et Lemine Ould Salem ont fait le jeu de la propagande djihadiste, ont déploré les détracteurs du film. Ils reprochent aussi aux documentaristes d'avoir utilisé des extraits de scènes des vidéos promotionnelles du groupe État islamique.

«C'est un faux débat», proteste François Margolin, qui attribue cette réaction au traumatisme qu'a subi la France avec les attentats de novembre. 

«Le problème, c'est que ce qui est dit dans le film dérange, alors il y a des gens qui ne veulent pas l'entendre.»

En réalité, Salafistes a le grand mérite de nous faire découvrir un univers inexploré : celui d'un territoire brièvement soumis à un régime islamiste extrême. Et cela, du point de vue de ses nouveaux dirigeants.

Les salafistes, ces islamistes qui prônent un retour aux pratiques de l'époque de Mahomet, ne sont pas des gens faciles d'approche. Lors d'un reportage sur la montée de ce mouvement, il y a trois ans, j'avais eu toute la misère du monde à réussir à parler avec des membres de groupes salafistes en Tunisie et en Libye. Il fallait des clés, des portes d'entrée et beaucoup, beaucoup de patience pour obtenir leur confiance.

Le documentaire de François Margolin et Lemine Ould Salem nous permet de suivre des jeunes qui imposent la loi islamiste à Tombouctou et à Gao, d'assister à l'exécution de peines d'un tribunal de la charia - avec des scènes à glacer le sang. On y entend aussi des imams expliquer ce qu'ils pensent des homosexuels, des juifs, des attentats contre Charlie Hebdo, des États-Unis, de la démocratie, des mécréants...

C'est de loin la partie la plus forte du film, tournée dans des conditions difficiles. François Margolin n'a d'ailleurs pas pu se rendre dans le nord du Mali, car les djihadistes refusaient d'assurer sa sécurité. C'était, rappelez-vous, la grande époque des enlèvements d'Occidentaux dans le Sahel. Omar Ould Hamaha appartenait d'ailleurs au groupe qui avait kidnappé les diplomates canadiens Robert Fowler et Louis Guay...

«Il y a dans ce film des images complètement nouvelles de ce qui s'est passé au Mali, des scènes de construction d'un État, des témoignages directs jamais vus», constate Fabio Merone, spécialiste des mouvements djihadistes que j'ai joint à Bruxelles, jeudi.

Si un expert y apprend des choses, c'est que Salafistes a une rare valeur documentaire. C'est une fenêtre ouverte sur un phénomène qui, malheureusement, nous concerne tous. Un phénomène qui n'est pas l'apanage d'un groupuscule de fous, et qui appartient à un courant idéologique qui s'exprime de différentes manières, mais qui charrie un corpus d'idées communes.

«Nous avons voulu montrer un panorama d'idées et montrer qu'il y a entre ces courants une communauté de pensée.»

Et si un cinéaste des années 30 avait décidé de tendre le micro à des nazis et de les laisser parler sans les contredire, n'aurait-il pas contribué à répandre leurs idées?

Bien au contraire, pense François Margolin. «J'aurais été ravi de faire un tel film, ça aurait permis de mettre les juifs en garde contre ce qui se tramait...»

Il s'est publié beaucoup de livres, ces dernières années, sur le phénomène du djihadisme. Salafistes donne directement la parole aux djihadistes eux-mêmes. Il permet de voir comment ils pensent et raisonnent. Ce n'est pas rassurant. Mais ça vaut amplement le détour...

Le film Salafistes sera présenté le mercredi 20 avril à 18 h et le vendredi 23 avril à 15 h 30 au Festival international de cinéma Vues d'Afrique. Les deux projections seront suivies d'un débat.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

la boite:2525685:box

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer