La stratégie du retrait

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Ragaillardi par le territoire qu'il a pu reconquérir depuis cinq mois grâce à l'aide de l'armée russe, le président Bachar al-Assad s'est permis de rêver tout haut, il y a quelques semaines, en annonçant son intention de « se battre jusqu'à la victoire » et de réinstaurer son pouvoir sur toute la Syrie.

La réaction de Moscou ne s'est pas fait attendre. Dans une entrevue publiée fin février par le journal russe Kommersant, l'ambassadeur de Moscou à l'ONU, Vitali Tchourkine, ne se gêne pas pour réfréner l'enthousiasme du président syrien.

Ses déclarations doivent être prises avec un grain de sel, avertit-il. Non seulement elles ne correspondent pas aux plans de Moscou, mais en plus elles entrent carrément en contradiction « avec les efforts diplomatiques entrepris par la Russie » pour mettre fin à la guerre en Syrie.

Depuis le début de la guerre civile syrienne, la Russie s'est toujours tenue aux côtés du régime de Bachar al-Assad. Cette rare critique du président syrien fournit peut-être la clé pour comprendre l'annonce du retrait des troupes russes qui a pris le monde par surprise, lundi.

Même si Moscou avait annoncé, dès le début de son intervention militaire, que celle-ci ne durerait pas plus de quatre ou cinq mois, personne n'avait prévu que le retrait serait aussi soudain.

« L'une des raisons qui motivent ce geste, c'est le désir d'envoyer un message à Bachar al-Assad pour lui dire que la présence russe en Syrie ne sera pas éternelle », décode Mokhtar Lamani, ex-émissaire de l'ONU à Damas. Le moment a été bien choisi pour envoyer ce message, alors qu'un nouveau cycle de négociation s'amorce à Genève.

Pour le diplomate établi à Montréal, qui revient d'un récent séjour à Moscou, le retrait est une manière de signifier à Bachar al-Assad qu'il doit négocier sérieusement. Mais il vise aussi l'opposition, dont la position s'est affaiblie depuis l'intervention russe. Et qui sait que les Russes peuvent toujours revenir : mieux vaut conclure une entente que s'exposer à perdre davantage de terrain.

***

Qu'est-ce que l'armée russe a donc accompli depuis le 30 septembre 2015, jour où ses avions ont commencé à larguer des bombes sur la Syrie ?

Ses milliers de frappes ont été brutales. Plus de 4400 personnes, dont 1733 civils, y ont perdu la vie, selon l'Observatoire syrien des droits de l'homme.

Politiquement, cette intervention a permis d'assurer la survie du régime de Bachar al-Assad, qui était en train de vaciller sous les avancées des rebelles. Les attaques intensives dans la région d'Alep ont aussi permis de couper la route de ravitaillement des groupes armés et de prendre le contrôle de la frontière turco-syrienne.

Le dictateur n'a pas pu reprendre toute la ville d'Alep, mais il peut maintenant l'encercler. Enfin, les frappes russes ont aussi permis de stopper l'avancée du groupe État islamique sur la ville de Lattaquié, le terreau du dictateur.

En annonçant son retrait militaire au moment même où les acteurs du conflit amorcent leurs discussions à Genève, la Russie veut donc donner un coup de pouce à ces négociations. Tout en affirmant qu'elle n'a pas l'intention d'aller plus loin. Qu'elle a obtenu les gains qu'elle recherchait.

Mais attention : l'annonce-surprise doit, elle aussi, être considérée avec quelques bémols. Car le désengagement ne sera pas complet. Moscou se réserve notamment le droit de « surveiller le cessez-le-feu » en utilisant sa base aérienne de Hmeimim, près de Lattaquié. On parle donc d'un retrait partiel.

Selon le magazine russe Expert, il pourrait aussi s'avérer temporaire. Vladimir Poutine a pu décider de rapatrier des appareils pour un contrôle technique à la veille de la période de chaleur et de tempêtes de sable qui rendent les opérations militaires plus difficiles, écrit Expert.

Le président russe en profiterait pour faire d'une pierre deux coups : donner un signal d'ouverture aux solutions diplomatiques, tout en suspendant sa participation militaire dont la facture est faramineuse - on parle de 3 à 4 millions de dollars par jour, selon Libération.

Le magazine Expert envisage quelques autres hypothèses expliquant les motivations derrière le geste de Moscou. Peut-être survient-il sur fond d'entente avec Washington dans le conflit ukrainien - Moscou espérant avoir les coudées plus franches au Donbass en échange de son départ partiel du terrain syrien.

Une autre hypothèse évoquée par Expert : la Russie envoie également un message à l'Iran, question de l'entraîner davantage dans un conflit dans lequel Moscou ne veut pas s'enliser.

Car fondamentalement, pour des raisons aussi stratégiques qu'économiques, Moscou n'a pas envie de répéter le fiasco de sa guerre en Afghanistan.

Reste à voir si les négociations avanceront vraiment à Genève. Et si la stratégie du retrait survivra à un éventuel fiasco diplomatique...

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