Le choix de Maïmouna

Maïmouna Alammar se demande parfois si sa décision... (Photo fournie par Maïmouna Alammar)

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Maïmouna Alammar se demande parfois si sa décision de rester en Syrie malgré le climat qui y règne ne prive pas sa fille Emar d'une vie plus facile. Mais pour Maïmouna, pas question de rejoindre les rangs des réfugiés à la recherche d'un pays d'asile.

Photo fournie par Maïmouna Alammar

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Pendant les premières manifestations contre le régime de Bachar al-Assad, en mars 2011, Maïmouna Alammar était enceinte de quatre mois. Elle se souvient d'avoir déambulé pacifiquement dans les rues de sa ville, Darayya, avec son mari Osama. Tous deux étaient pleins d'espoir.

Mais le printemps syrien a vite dérapé. Osama a été arrêté et Maïmouna, une informaticienne qui était alors âgée de 25 ans, était seule quand elle a donné vie à Emar, magnifique fillette aux grands yeux clairs.

Quand Osama a été libéré, Emar avait 17 jours. Aujourd'hui, elle a presque 5 ans. Pendant toute sa courte vie, elle n'aura connu que ça : la guerre.

Se sentant menacée après avoir reçu la visite d'agents de la sécurité, la famille a quitté Darayya et a erré un peu avant d'aboutir à Douma, une ville de la Ghouta orientale. Cette banlieue de Damas s'est rapidement retrouvée au coeur du conflit : des groupes rebelles en ont chassé l'armée de Bachar al-Assad, qui a soumis toute la région à un état de siège.

Emar et ses parents auront tout connu : la faim, l'encerclement, les avions qui vrombissent dans le ciel avant de larguer leurs bombes. Pour protéger sa fille, Maïmouna a inventé un jeu. Dès qu'elle entendait les moteurs des avions approcher de leur quartier, elle fonçait vers la salle de bains en riant, avec Emar. Une fois le bombardement terminé, elle lui lançait : « Tu vois, les avions nous ont ratées ! »

Le truc, c'était de rire pour cacher sa peur. Ce n'était pas toujours possible. Une fois, la bombe est tombée tout près de la maison de Maïmouna. La jeune femme a été blessée par des éclats de vitre. Cette fois, sa fille a pleuré...

La Ghouta orientale fait partie de ces régions assiégées par le régime syrien dont les habitants sont pris au piège. C'est aussi là que des centaines de personnes ont péri dans une attaque chimique, en août 2013.

Mais pour les habitants de la région, le pire, c'était l'hiver 2014, confie Maïmouna, avec qui je me suis longuement entretenue par Skype, dimanche.

Les lignes d'approvisionnement étaient alors coupées, « on ne mangeait plus qu'une fois par jour, ou une fois tous les deux jours ». Souvent, il fallait remplacer le pain par des feuilles de chou. Cet hiver-là, une frappe aérienne a touché une école mise sur pied par le Réseau de protection des enfants syriens, l'ONG pour laquelle travaille Maïmouna. Quatre élèves ont péri sous les bombes.

Aujourd'hui, les habitants de Douma ont droit à un répit. L'approvisionnement est meilleur et, depuis la trêve conclue le 27 février, le ciel s'est apaisé.

« Les gens vont au marché, en pique-nique. » Mais la Ghouta orientale reste coupée de la capitale et encerclée par des points de contrôle. Les infrastructures médicales sont en lambeaux et des gens meurent parce qu'ils sont incapables de rejoindre la capitale, pourtant située à une douzaine de kilomètres de chez eux, souligne Maïmouna.

Et puis, à la faveur de la trêve, un nouveau danger a fait son apparition en Ghouta orientale. Et Maïmouna a été l'une des premières à en faire les frais...

Il y a quelques jours, elle a reçu un avis la convoquant à comparaître devant un juge de Douma, pour apprendre qu'elle faisait face à plusieurs plaintes liées à la fête qu'elle avait organisée, à la fin de février, pour l'équipe de son ONG.

Les plaintes émanaient d'une organisation proche de l'Armée de l'islam, groupe armé qui contrôle la Ghouta orientale. Ce qu'on reproche à Maïmouna ? Avoir tenu une séance de chant. Et ne pas avoir séparé les hommes des femmes.

Cette organisation a commencé à embêter les habitants de Douma en février, selon Maïmouna. Mais pour elle, les pressions des islamistes, qui s'exercent en l'absence de toute règle claire, ne répondent pas vraiment à des impératifs religieux.

« C'est une question de pouvoir, ils profitent du cessez-le-feu pour exercer un contrôle sur la société civile. »

Maïmouna s'oppose à la dictature de Bachar al-Assad. Mais elle ne fait pas non plus confiance aux nouveaux maîtres de sa région.

***

L'histoire de la famille de Maïmouna ressemble à celle de toutes les familles syriennes. Ses deux frères ont été arrêtés en novembre 2012. Elle n'en a pas eu de nouvelles depuis. Maïmouna a des cousins réfugiés en Jordanie, d'autres au Liban, ou en Turquie.

Mais pour Maïmouna, pas question de rejoindre les rangs des réfugiés à la recherche d'un pays d'asile. Elle ne veut pas trop s'éloigner de ses parents. Et puis, elle sent que sa place est en Syrie.

« C'est ici que je me sens utile. »

Ça ne l'empêche pas de se demander, parfois, si sa décision ne prive pas Emar d'une vie plus facile, lui offrant de meilleures chances.

Quoique maintenant, avec la trêve, Maïmouna a repris espoir. Peut-être assiste-t-on au début de la fin de la guerre ? Peut-être qu'un jour pas trop lointain, Emar apprendra à vivre sans le bruit des tirs déchirant le ciel ?

Après cinq ans de guerre, perdre espoir, c'est un luxe que Maïmouna ne peut pas se permettre.

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