Sur la route des migrants

La journaliste Claire Billet et le photographe Olivier... (PHOTO OLIVIER JOBARD, TIRÉE DU LIVRE KOTCHOK, SUR LA ROUTE AVEC LES MIGRANTS)

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La journaliste Claire Billet et le photographe Olivier Jobard ont suivi quatre jeunes Afghans pendant leur voyage clandestin vers Paris.

PHOTO OLIVIER JOBARD, TIRÉE DU LIVRE KOTCHOK, SUR LA ROUTE AVEC LES MIGRANTS

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Encore les réfugiés? Eh oui, je vais vous parler, encore une fois, de réfugiés. Comme je l'ai fait plusieurs fois depuis deux mois.

Cette fois, ils ne sont pas syriens, mais afghans. Ils s'appellent Jawid, Rohani, Khyber, Fawad et Luqman. Âge: de 22 à 28 ans. Menacés dans leur pays, soit par les talibans, soit par une de ces vendettas familiales dont l'Afghanistan a le secret, ils ont tout quitté, un jour de printemps 2013. Direction: Paris.

La journaliste Claire Billet et le photographe Olivier Jobard les ont suivis pendant leur voyage clandestin - ou kotchok, en langue dari. Kotchok, c'est aussi le titre du livre qui documente l'expédition extrême durant laquelle les cinq voyageurs vivent des moments très durs, des jours de froid, d'incertitude et de peur. Mais aussi des instants d'émerveillement et de joie.

En ces temps où l'actualité déverse chaque jour des images de foules humaines sur le chemin de l'Europe, ce livre agit un peu comme un gros plan. Il plaque des visages et des histoires individuelles uniques sur ce phénomène de déplacement de masse.

Afghanistan, Pakistan, Iran, Turquie, Grèce, Allemagne, France: à l'exception de quelques tronçons de route inaccessibles pour eux, la journaliste et le photographe ont partagé le quotidien de leurs «sujets». Ils ont dormi dans des gîtes miteux, négocié avec les passeurs, évité les agents frontaliers et la police. Ils les ont aussi accompagnés sur le rafiot qui devait leur permettre de rejoindre la Grèce depuis la Turquie. Une traversée périlleuse qui finit en queue de poisson.

Trop dangereux, de prendre la mer avec les réfugiés? «J'aurais été gênée de ne pas monter sur le bateau avec eux, ça aurait été délicat de leur faire comprendre que leur vie est moins importante que la nôtre», tranche Claire Billet, jointe par téléphone, à Paris.

L'intérêt du livre tient évidemment à tout ce qu'on y apprend sur les risques et les petits détails quotidiens d'un tel voyage. Le poids de la peur. Le froid, quand on passe la nuit dans les montagnes. Les insupportables jours d'attente, quand on ne sait pas quand on franchira la prochaine étape.

Mais Kotchok permet surtout de faire une sorte de voyage intérieur dans la tête de ces cinq jeunes hommes qui, au moment de faire leurs valises, n'ont pas la moindre idée de ce qui les attend. Le livre est ponctué de dialogues savoureux qui donnent une idée de l'ampleur de leur ignorance.

«Paris est développé, non?

- Oui, c'est une ville très propre. Il paraît qu'il y a des fleurs et des jardins [...] Et des hélicoptères qui diffusent des parfums tous les matins.»

Les voyageurs croient-ils vraiment ces contes de fée? «Pour eux, le rêve européen, c'est une sorte de mirage, auquel ils ont envie de croire, sans être sûrs qu'il existe vraiment», dit Claire Billet.

Ce qui est sûr, c'est qu'ils sous-estiment la difficulté de ce qui les attend au bout de la route. «Ils sont inconscients des différences culturelles entre l'Afghanistan et l'Europe, et des difficultés qui en découlent.» Parmi ces difficultés: la solitude qu'ils connaîtront dans des pays où l'on n'a pas tellement l'habitude d'ouvrir la porte au voyageur de passage.

En suivant la route des clandestins, Claire Billet a beaucoup appris. Elle a compris sa chance de posséder un passeport européen. Elle a aussi mieux cerné la réalité des passeurs, terme qui recouvre une réalité tellement multiple qu'il en perd son sens. «Le passeur est un fantasme qui n'existe pas. Un habitant pauvre des zones frontalières est un passeur, mais ses clients le voient surtout comme un sauveur.»

À l'opposé du villageois qui arrondit ses fins de mois en aidant des migrants à passer une frontière, il y a aussi des réseaux organisés et criminels, bien sûr. Ce sont là deux réalités complètement différentes, difficiles à embrasser dans un seul mot.

La journaliste et le photographe ont aussi vécu aux premières loges le phénomène du «push back»: leur embarcation a atteint les eaux territoriales grecques, mais a été refoulée, avec une bonne dose d'agressivité, vers les eaux turques.

«C'est où, la Grèce? Et la Turquie? demande un des compagnons de traversée, sur le zodiac abandonné en pleine mer.

- On n'a plus de moteur, rien...»

Le récit de la traversée avortée glace le sang.

Le livre aborde avec honnêteté un sujet délicat: celui de la proximité entre les journalistes et leurs «sujets». Peut-on observer sans aider? Peut-on aider sans travestir la réalité que l'on veut décrire? C'est donc aussi le récit d'un exercice professionnel sur le fil du rasoir.

Trois des cinq compagnons d'exil finiront par être renvoyés en Afghanistan. Les deux autres tenteront une autre traversée, encore plus périlleuse, vers l'Italie. Avec succès, cette fois. Mais ils découvriront vite que Paris n'est pas une ville où des hélicoptères diffusent des parfums enchanteurs tous les matins...

Kotchok, sur la route avec les migrants. Par Claire Billet et Olivier Jobard. Aux Éditions Laffont.

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