Syrie: la nouvelle donne

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Ça fait exactement un mois, aujourd'hui, que la Russie a lancé ses premières frappes aériennes en Syrie. L'offensive devait viser en premier lieu les groupes djihadistes radicaux. En réalité, elle a ciblé aussi les rebelles modérés.

Bilan militaire: en 30 jours d'engagement, la Russie a permis au régime de Bachar al-Assad, qui était en position de repli, de stabiliser sa position. «Assad a pu consolider ce qu'il risquait de perdre, mais il n'a pas repris de terrain», résume Karim Émile Bitar, directeur de recherche à l'Institut de relations internationales et stratégiques, à Paris.

«Avec la faiblesse des Américains, qui sont lâchement soulagés de voir une autre capitale s'occuper de ce dossier, c'est Moscou qui mène la danse.»

Antoine Basbous,
directeur de l'Observatoire des pays arabes

En revanche, au cours du dernier mois, la situation humanitaire dans les villes les plus touchées s'est dégradée au-delà de tout ce qu'on a pu voir depuis le début de cet atroce conflit.

C'est ce que m'a raconté hier Zaidoun Zoabi, directeur d'un réseau d'organisations médicales venant en aide aux civils syriens, qui s'est rendu récemment à Alep et à Idlib.

«Ça fait quatre ans et demi que je vois les ravages de cette guerre, et pourtant, cette fois, j'ai été particulièrement bouleversé. Les combats sont devenus plus intenses que jamais, les bombardements sont de plus en plus précis, de plus en plus destructeurs. Les gens sont morts de peur. La plupart des villages où je me suis rendu étaient complètement vides. Tout le monde avait fui.»

Dans ces régions, il n'y a plus rien qui ressemble à une vie normale, dit Zaidoun Zoabi. Et les organisations de secours ne parviennent même plus à rejoindre les déplacés.

Il y a quelques jours, Zaidoun Zoabi a éclaté en sanglots lors d'une entrevue à CNN. «Nous n'en pouvons plus, faites quelque chose pour finir cette guerre stupide» a-t-il supplié.

Faire quelque chose pour en finir avec cette guerre: c'est l'objectif poursuivi par les représentants d'une dizaine de pays qui se réunissent aujourd'hui à Vienne pour parler de l'avenir de la Syrie. Dont les États-Unis, l'Arabie Saoudite, la Russie, la Turquie et, pour la première fois, l'Iran.

Et c'est ici, sur le terrain diplomatique, que l'impact de l'intervention russe sera le plus retentissant. Au point de changer les rapports de force et d'imposer une toute nouvelle donne.

En 30 jours de frappes, la Russie s'est imposée comme LA puissance qui dirige le jeu international devant le conflit syrien. «Vladimir Poutine a pris le dossier à bras le corps, aujourd'hui, c'est lui qui invite et qui exclut [...]. Avec la faiblesse des Américains, qui sont lâchement soulagés de voir une autre capitale s'occuper de ce dossier, c'est Moscou qui mène la danse», résume Antoine Basbous, directeur de l'Observatoire des pays arabes, à Paris.

Cette intervention marque aussi le retour de la Russie comme «puissance globale», au-delà du territoire de l'ex-URSS.

Et cette puissance a mis tout son poids derrière Bachar al-Assad. Et exige qu'il fasse partie d'un éventuel plan de sortie de crise.

C'est également ce que souhaite Téhéran. L'Arabie Saoudite et la Turquie, les deux grands alliés de Washington, réclament le départ du dictateur.

Mais dans les capitales occidentales, on se résigne de plus en plus à laisser Bachar al-Assad en poste, du moins pour quelque temps. C'est la victoire de la realpolitik, constate le politologue québécois Sami Aoun: les Occidentaux «ont compris qu'Assad est devenu incontournable». Et son impunité est pratiquement acquise, malgré les crimes qu'il a commis contre son peuple.

Ce qui était impensable il y a encore quelques mois est devenu réalité depuis que Moscou a pris sa place au front. Les négociations d'aujourd'hui risquent d'ailleurs de tourner beaucoup autour de l'avenir de Bachar al-Assad et de son inclusion dans un éventuel scénario de paix.

Le hic, c'est qu'en se rangeant derrière le dictateur syrien, les «parrains» internationaux de la Syrie donneront l'impression d'appuyer les chiites contre les sunnites - et, donc, de manquer de neutralité. Et ça, préviennent les analystes, ça ne peut que faire le jeu de l'organisation EI. Le groupe djihadiste que l'on veut justement combattre...

Car du coup, l'EI «apparaîtra comme le grand protecteur des sunnites», dit Jean-Paul Luizard, spécialiste du Moyen-Orient et auteur du livre Le piège Daech (de l'acronyme arabe de l'EI).

Un piège qui pourrait fonctionner comme suit: plus on donnera l'impression d'appuyer Assad, donc «l'axe chiite», plus les sunnites se sentiront menacés, et plus l'EI aura d'arguments pour recruter...

Pour résumer: l'arrivée de l'Iran à la table des négociations est généralement perçue comme positive, puisque Téhéran est partie prenante à ce conflit. Mais personne ne s'attend à ce que la guerre soit terminée demain matin. Tout au plus peut-on faire quelques avancées diplomatiques. «Franchir une étape dans la recherche d'une solution», espère Antoine Basbous.

Pour Karim Émile Bitar, le plus triste dans tout ça, c'est qu'il manque un partenaire à la table: les Syriens eux-mêmes. Ni le régime ni les groupes d'opposition ne participeront aux pourparlers d'aujourd'hui.

Pourtant ce sont eux qui paient, chaque jour, le prix de ce terrible conflit.

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