La désunion européenne

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Le conte de fées aura duré à peine plus d'une semaine. Les frontières qui s'écartent, laissant passer des dizaines de milliers de damnés de la terre en route vers l'eldorado allemand, où ils sont accueillis en héros, avec des ballons et des sourires - c'était beau à voir, mais c'est fini.

L'Allemagne a rétabli hier le contrôle de ses frontières, suivie par l'Autriche, la Slovaquie et la République tchèque, rompant ainsi, du moins temporairement, avec le principe de la libre circulation européenne.

Un repli illustré symboliquement par les barbelés que terminait d'ériger la Hongrie, le long de sa frontière avec la Serbie, pour boucher la route des migrants. Bref, le pays le plus hostile aux réfugiés est en train de se barricader à double tour. Et envisage même de tirer sur ceux qui oseraient sauter par-dessus sa clôture!

Pendant ce temps, celui qui leur était le plus ouvert, soit l'Allemagne, a décidé de prendre contrôle du trafic, quitte à suspendre un des plus grands acquis de l'Union européenne: la liberté de mouvement.

Finalement, l'illusion qu'un seul pays pouvait absorber sans restrictions, et sans conséquence, tous les rescapés de la guerre syrienne n'était que ça: une illusion. Et elle reposait sur un déni de la réalité.

Sur le terrain, après deux jours de portes ouvertes, les services d'accueil allemands ont été complètement dépassés. D'un simple point de vue logistique, l'Allemagne était incapable de digérer l'arrivée d'autant de gens en si peu de temps.

«L'Union européenne compte 500 millions d'habitants. Avec le plan proposé, l'ensemble de ses membres devrait absorber en moyenne 3 réfugiés pour chaque tranche de 10 000 habitants. On est loin du raz de marée.»


Ce qui a entraîné des contrecoups politiques. Cet accueil massif est «une erreur qui nous hantera longtemps, et on ne peut pas remettre le bouchon sur la bouteille», a déclaré Horst Seehofer, chef de l'Union chrétienne sociale, partenaire de la coalition d'Angela Merkel, dans une interview avec l'influent hebdomadaire Spiegel.

Les voix critiques s'élèvent donc au sein même de la coalition au pouvoir à Berlin. Sur le terrain, comme j'ai pu le constater la semaine dernière, les Allemands les plus ouverts aux réfugiés se demandent si leur pays a des ressources suffisantes pour les loger et les scolariser, et si la facture ne se répercutera pas sur le filet social allemand.

Le formidable élan de solidarité pour les réfugiés est toujours là, mais des inquiétudes bien concrètes font craquer cette surface lisse. Angela Merkel s'est retrouvée face à un triple écueil: logistique, social et politique.

L'Allemagne compte toujours recevoir au moins 800 000 réfugiés d'ici la fin de l'année. Mais le contrôle des frontières met un terme aux arrivages massifs qui ont conduit le pays au bord de la crise de nerfs.

***

La volte-face allemande n'est pas arrivée n'importe quand, mais au moment même où les ministres de l'Intérieur de l'Union européenne, réunis d'urgence, amorçaient leurs discussions sur un meilleur partage des responsabilités face à la vague de demandeurs d'asile. C'était une manière, pour l'Allemagne, de faire pression sur ses voisins, de dire qu'elle ne pouvait pas y arriver sans leur aide.

De quoi parlait-on au juste hier à Bruxelles? Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, et la chancelière allemande demandaient aux pays membres de l'UE de se partager 160 000 demandeurs d'asile, au prorata de leur population et de leur économie.

Parallèlement, des mesures visent à tarir les mouvements de population à la source. Par exemple, en créant un fonds pour venir en aide aux pays voisins de la Syrie, comme le Liban, la Turquie et la Jordanie, où ont atterri plus de 2,5 millions de réfugiés syriens. Ou en ouvrant des centres d'enregistrement des demandeurs d'asile dans les pays méditerranéens où les réfugiés mettent les pieds en Europe. Ils pourraient y présenter leur demande et être ensuite dirigés vers un pays d'accueil.

«Nous avons les moyens d'aider ceux qui fuient la guerre», a assuré Jean-Claude Juncker.

Les moyens démographiques, c'est clair. Le Liban, un pays de 4,4 millions d'habitants, a dû absorber 1,2 million de réfugiés syriens. Pas loin de 1 réfugié par 4 habitants! L'Union européenne compte 500 millions d'habitants. Avec le plan proposé, l'ensemble de ses membres devrait absorber en moyenne 3 réfugiés pour chaque tranche de 10 000 habitants. On est loin du raz de marée. Amnistie internationale estime même que l'UE pourrait facilement accepter collectivement 300 000 réfugiés d'ici deux ans, sans que ça pose problème...

Le hic, c'est que les réactions face à ce déplacement de populations sans précédent depuis la Deuxième Guerre mondiale ne relèvent pas de la rationalité mathématique. On est ici dans un domaine d'émotions fortes, qui opposent la compassion à la peur de l'étranger, le réflexe humanitaire au repli identitaire.

Les discussions européennes ont achoppé sur ces divisions, hier. La rencontre d'urgence n'a abouti à aucun accord ralliant tous les membres de l'Union européenne. Cet échec met en relief une Europe déchirée par de profonds clivages entre les tenants de l'accueil et ceux qui s'y opposent, entre ceux qui appuient une politique d'asile commune et ceux qui préfèrent faire cavalier seul.

Et face à cette désunion européenne, des centaines de milliers de rescapés unis par une seule réalité: dans leur quête d'une terre d'asile, ils sont prêts à tous les risques, tout simplement parce qu'ils n'ont plus rien à perdre.

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