La politique de l'acharnement

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Les premiers mots qui me sont venus à l'esprit quand j'ai vu Omar Khadr s'adresser aux médias, après sa libération, le 8 mai dernier, sont élégance et dignité.

Je ne parle pas de ses vêtements, bien sûr. Mais de la manière posée, réfléchie, sans un soupçon de ressentiment, avec laquelle il a répondu aux questions des journalistes, quelques heures après avoir recrouvé la liberté, à l'issue de 13 ans de détention.

Pas un mot pour se plaindre de son sort, pas d'agressivité ni de reproches à qui que ce soit. Oui, il aurait aimé pouvoir poser quelques questions à son père, fidèle lieutenant d'Oussama ben Laden, qui l'avait entraîné en Afghanistan alors qu'il n'était qu'un enfant, et qui a fini lui-même par être tué lors d'une attaque contre Al-Qaïda. Forcément, c'est trop tard pour l'interroger sur ses choix de vie...

Quant au premier ministre Stephen Harper, qui a tout fait pour le garder derrière les barreaux, d'abord ceux de Guantánamo, puis ceux d'un pénitencier fédéral, Omar Khadr s'est simplement dit désolé de devoir le décevoir: «Je suis une bien meilleure personne qu'il ne le croit...»

Cette attitude digne et élégante, c'est tout le contraire de l'acharnement dont Ottawa continue à faire preuve à son endroit, au mépris du droit et de ses engagements internationaux.

Quand Omar Khadr était détenu à Guantánamo, des émissaires canadiens l'ont interrogé tout en sachant qu'il était soumis à la torture, profitant même de ces mauvais traitements pour essayer de lui soutirer des informations. Comme l'illustre de façon percutante le documentaire Vous n'aimez pas la vérité, de Patricio Henriquez et Luc Côté, ces investigateurs ont été complètement sourds aux appels à l'aide d'un garçon qui avait naïvement cru qu'ils venaient à son secours.

Le Canada a ensuite longtemps refusé de rapatrier Omar Khadr, le laissant moisir pendant une décennie dans une prison militaire échappant aux règles de droit les plus élémentaires. Et enfin, il a déployé tous les moyens possibles pour empêcher sa libération.

Et même si la Cour suprême du Canada, la Cour fédérale et des cours d'appel ont systématiquement donné raison à Omar Khadr, à diverses étapes de sa saga, Ottawa vient de se lancer dans une énième bataille pour contester sa mise en liberté. Tout ça pourquoi? Parce que, comme l'a assuré le ministre de la Sécurité publique Steven Blaney, Omar Khadr est un «terroriste qui ne devrait pas réintégrer la société sans avoir purgé sa peine».

Faut-il rappeler que ce dangereux terroriste n'était qu'un jeune adolescent quand son père, un membre haut placé d'Al-Qaïda, l'avait amené dans un camp d'Oussama ben Laden?

Quand il est capturé, en été 2002, lors d'un échange de tirs au cours duquel il aurait tué un soldat américain, Omar Khadr a tout juste 15 ans. À supposer même que la reconnaissance de culpabilité qu'on a fini par lui arracher, huit ans plus tard, en échange d'une peine réduite, corresponde à la réalité, l'essentiel, c'est qu'Omar Khadr était à l'époque un gamin obéissant aux ordres de son père. C'est ce qu'on appelle un enfant soldat.

En droit international, le traitement des enfants soldats est régi par des règles particulières, précisées par le Protocole concernant les enfants impliqués dans les conflits armés. Le Canada est un des pays signataires de ce protocole. Plus que ça: Ottawa se targue d'être un leader dans ce domaine.

«Le Canada est reconnu depuis longtemps comme un des principaux défenseurs des enfants dans les conflits armés», se vante le ministère des Affaires étrangères sur son site internet. Avant d'énumérer ses hauts faits à ce chapitre. Notamment son appui à la création d'un Bureau du représentant spécial du Secrétaire général de l'ONU pour les enfants et les conflits armés.

Formidable, n'est-ce pas? Petit problème: le Canada se préoccupe de tous les enfants soldats de la planète, sauf du sien. En l'occurrence, Omar Khadr. Comme le note la responsable de ce Bureau, Leila Zerrougui, dans une entrevue avec ma collègue Laura-Julie Perreault, ça crée un méga malaise.

Les règles internationales prévoient que les enfants soldats doivent être détenus séparément des adultes, qu'ils ont droit à des contacts avec leur famille, qu'ils doivent être informés rapidement de ce qu'on leur reproche. Et surtout, qu'ils doivent être menés le plus rapidement possible vers la réhabilitation.

Eh bien, tous ces droits ont été refusés à Omar Khadr, avec l'assentiment enthousiaste du gouvernement canadien.

Oublions le contexte de guerre. S'il avait été jugé comme mineur dans son pays, le Canada, pour un homicide, Omar Khadr aurait été passible d'une peine maximale de 10 ans de prison, signale Fannie Lafontaine, de la section canadienne de l'organisme Avocats sans frontières. Or, il a déjà passé 13 ans derrière les barreaux. Mais qu'est-ce qui pousse donc Ottawa à se battre bec et ongles pour l'empêcher de reprendre le fil de sa vie?

«L'affaire Khadr a été instrumentalisée à des fins qui le dépassent», résume Fannie Lafontaine.

«Omar Khadr est devenu le symbole du grand complot djihadiste international», renchérit Béatrice Vaugrante, directrice de la section francophone du bureau canadien d'Amnistie internationale.

En d'autres termes, la véhémence avec laquelle le gouvernement Harper s'entête à présenter Omar Khadr comme un dangereux terroriste, l'acharnement avec lequel il veut le maintenir en prison, n'ont rien à voir avec la réalité. On est plutôt dans le domaine de la fixation idéologique. À laquelle le principal intéressé réagit avec une grâce qui l'honore.

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