La guerre invisible

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Le matin où la coalition dirigée par l'Arabie saoudite a commencé à pilonner le Yémen, la cinéaste Sarah Ishaq a réussi à joindre son père à Sanaa, la capitale.

«Qui donc est en train de nous bombarder?», lui a-t-il demandé. L'électricité avait été coupée, pas moyen d'allumer la télé ou d'aller sur l'internet: il n'avait pas la moindre idée de ce qui était en train de lui tomber sur la tête.

Presque deux mois ont passé depuis les premières frappes de l'opération Tempête décisive. Au moins 1200 personnes ont été tuées, surtout des civils. Les bombardements ont aussi fait des milliers de blessés et forcé des centaines de milliers à quitter leur domicile.

L'aéroport de Sanaa a été détruit, d'autres aéroports ont été touchés, et l'Arabie saoudite a imposé un blocus autour du Yémen. Ce pays, parmi les plus pauvres de la planète, dépend à 90% des importations pour sa subsistance. Aujourd'hui, les denrées n'y entrent qu'au compte-gouttes. Le carburant, qui alimente les pompes à eau et les génératrices, est introuvable ou hors de prix.

Une nièce de Sarah Ishaq, âgée de 9 ans, souffre de diabète. Elle a besoin d'insuline. Mais sans électricité pour faire fonctionner le frigo, le médicament sera vite périmé. Et l'enfant risque de mourir.

Le Yémen n'allait déjà pas bien avant la guerre. «On est passés de la crise au désastre», dit la cinéaste, qui a une double ascendance: yéménite et écossaise.

Elle souligne que le désastre est en train de déborder des frontières du Yémen. Plusieurs milliers de Yéménites vivent au Caire, où est installée Sarah Ishaq. La plupart sont là pour recevoir des soins médicaux inaccessibles au Yémen. Du jour au lendemain, ils sont devenus incapables d'accéder à leurs comptes bancaires: avec le blocus, les virements bancaires sont bloqués, eux aussi. Sans ressources, sans statut, ils suivent de loin, avec impuissance, la guerre qui est en train d'aspirer leur pays.

Les organisations humanitaires, qui profitaient cette semaine d'une trêve de cinq jours pour acheminer des secours minimaux à la population du Yémen, parlent d'une catastrophe humanitaire.

Selon le Fonds pour enfants de l'ONU, plus d'enfants yéménites risquent de mourir de faim ou de maladies non soignées que sous les bombes. Un récent bilan de Human Rights Watch parle d'ambulances clouées dans leurs garages, faute d'essence, de vaccins non réfrigérés, d'un système de santé au bord de l'implosion.

Théoriquement, les bombardements doivent cibler les positions des rebelles houthis, ces chiites du nord qui avaient pris contrôle de la capitale en février, chassant le président Abd Rabbo Mansour Hadi.

Mais en réalité, ils ont aussi visé des écoles, des rues, des quartiers résidentiels. Le père, et sept frères et soeurs de Sarah Ishaq se déplacent de maison en maison, au fil des frappes. Pas une seule de leurs résidences n'est restée intacte...

«Il y a eu des dommages civils dès le début des frappes, la situation humanitaire est catastrophique», dit Philippe Bolopion, de Human Rights Watch.

La coalition qui combat les rebelles houthis n'a pas le monopole de la violence. Ces derniers enrôlent systématiquement des enfants. Selon Unicef, un tiers des milices rebelles sont des mineurs. Un gamin de 7 ans a été vu à un de leurs check points.

Je résume: depuis deux mois, un peuple de 26 millions d'habitants sombre dans la violence et le chaos. Quelle place cette tragédie occupe-t-elle dans nos médias? Pratiquement aucune.

Le blocus saoudien et l'insécurité générale expliquent en partie ce black-out. La BBC et CNN ont réussi à faire de brèves incursions au Yémen, mais aucun média international n'a été capable de couvrir véritablement cette guerre. Et les témoins locaux ont toute la misère du monde à accéder à internet. Contrairement à la guerre syrienne, qui a pu être suivie grâce aux journalistes locaux et étrangers, le Yémen est une île coupée du monde. Pour l'opinion publique, c'est un conflit abstrait, sans visage. Un conflit qui met en scène des bombes et des avions - pas des humains.

Mais d'autres facteurs peuvent contribuer à ce manque d'intérêt devant le sort des Yéménites. La lassitude devant un nouveau dérapage post-Printemps arabe, par exemple.

Et enfin, il y a l'image même du Yémen, et l'association que l'on fait trop facilement entre les frappes de la coalition et la guerre contre le terrorisme. Quand on sait que les houthis sont les ennemis d'Al-Qaïda, c'est quand même contradictoire, souligne Sarah Ishaq.

«Trop souvent, on regarde le Yémen à travers le prisme de l'antiterrorisme», opine Thomas Juneau, spécialiste de ce pays à l'Université d'Ottawa. Et comme ce conflit met aussi en scène, par houthis interposés, la puissance régionale qu'est l'Iran, du coup, la cause de l'Arabie saoudite est perçue comme potentiellement juste...

L'absence des médias n'aide pas beaucoup à nuancer les perceptions stéréotypées.

Le 26 mars, de nombreux Yéménites se sont réveillés sous les bombes, sans savoir ce qui se passait. Près de deux mois plus tard, le monde entier ignore cette guerre qui se joue sous le radar des médias, dans l'indifférence générale.

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