Je suis celui qui souffre

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La première fois, c'était le 26 juin 1963, en pleine guerre froide, en Allemagne, pays charcuté depuis peu par un mur infranchissable. De passage à Berlin Ouest, le président John F. Kennedy a voulu exprimer sa compassion aux habitants de la ville enclavée.

«Tous les hommes libres, où qu'ils vivent, sont citoyens de cette ville, et pour cette raison, en ma qualité d'homme libre, je dis «Ich bin ein Berliner.» » Je suis un Berlinois.

La déclaration a soulevé une petite controverse sémantique, le mot «berliner» désignant également une sorte de beignet allemand. Pour éviter la confusion, Kennedy aurait dû laisser tomber l'article «ein», et dire simplement: «Ich bin Berliner.» Comme dans: Je suis berlinois.

Mais la force de l'affirmation a eu raison de la petite bourde linguistique. Tout le monde a bien compris que le président des États-Unis n'avait pas voulu se solidariser avec un beignet. La phrase a fait sa marque. Elle n'allait pas tarder à faire des petits.

Quelques années plus tard, la France est sur le point de basculer dans le tourbillon de mai 1968. Une génération de jeunes contestataires s'apprête à chercher la plage sous les pavés... Parmi eux, Daniel Cohn-Bendit, étudiant originaire d'Allemagne, connu sous le surnom de Dany le Rouge.

«Ce Cohn-Bendit, parce qu'il est juif et allemand, il se prend pour Karl Marx», ironise le journal de droite Minute dans les premiers jours de ce mois qui allait bouleverser la France.

Révoltés par ces allusions aux doubles origines de l'étudiant rebelle, ses copains des Beaux-Arts créent une affiche où son visage hilare flotte au-dessus du slogan: «Nous sommes tous des Juifs allemands.» La phrase destinée à discréditer le militant se retourne tel un boomerang contre son auteur pour former le cri de ralliement de toute une génération.

Au fil des décennies qui ont suivi, cette devise simple, faite d'un sujet, d'un verbe et d'un complément, allait se décliner en d'innombrables avatars. Il y a eu «Nous sommes tous des immigrés», et «Nous sommes tous des sans-papiers» et «Nous sommes tous des étrangers.» En d'autres mots, «nous sommes» celui que l'on rejette et que l'on exclut en raison de son statut, de sa situation sociale ou de ses origines.

Des années plus tard, devenu député écologiste au Parlement européen, Daniel Cohn-Bendit est revenu sur ce slogan auquel il avait involontairement donné naissance, dans une entrevue avec L'Express.

À ses yeux, la devise traduisait «une identification d'une partie de la jeunesse avec ceux qui sont en marge de la société».

«C'est un bon slogan. Il a une puissance émotive très explicite. Il supporte sa propre métamorphose. Je lui souhaite longue vie...»

Il faut croire que son souhait a été entendu. La formule a rebondi à coups de centaines de milliers de clics dès que la nouvelle de l'hécatombe à Charlie Hebdo a surgi sur les réseaux sociaux, le mercredi 7 janvier. On l'a vu sous la forme «Je suis Charlie», pastiche du «Je suis berlinois» de John F. Kennedy. Et aussi sous la forme «Nous sommes tous Charlie», qui puise ses sources dans mai 1968.

En reportage en Haïti, j'ai suivi de loin, avec horreur, l'histoire du double attentat qui a fait des vagues jusqu'à Port-au-Prince, où le quotidien Le Nouvelliste s'est lui aussi affiché sous les couleurs de «Je suis Charlie» au lendemain du carnage.

Puis, j'ai vu monter la contre-vague, celle des «Je ne suis pas Charlie», ces gens qui tout en condamnant la tuerie, ont voulu prendre leurs distances avec l'humour et le ton provocateur de l'hebdo satirique. C'est ce schisme entre «Charlie» et «non Charlie» qui m'a incitée à retourner aux origines de la formule mobilisatrice. Une formule qui exprime d'abord et avant tout la solidarité avec les victimes d'une injustice. Pas une adhésion à toutes leurs actions et leurs idées.

Quand ils criaient «Nous sommes tous des Juifs allemands», les soixante-huitards ne voulaient pas dire qu'ils buvaient toutes les paroles de Daniel Cohn-Bendit comme une vérité de l'Évangile, mais qu'ils étaient horrifiés par l'utilisation de ses origines comme arme de neutralisation idéologique.

Quand il se disait berlinois, le président Kennedy ne voulait dire qu'il partageait l'opinion de tous les habitants de Berlin-Ouest, mais qu'il souffrait de cette nouvelle frontière, qu'il était solidaire de leur isolement.

De la même manière, on peut dire «Je suis Charlie» aujourd'hui, tout en désapprouvant le style, le ton, la ligne éditoriale et les opinions exprimées par les collaborateurs de l'hebdo. On peut même se dire «Charlie» en jugeant qu'il aurait dû laisser Mahomet tranquille et ne pas multiplier les provocations. Tout comme on peut dire «Je suis un épicier cacher» et continuer à manger du porc...

On peut et on doit dire «Je suis Charlie» simplement parce qu'on trouve inconcevable de répondre aux provocations et aux idées à coups de balles et de lance-roquettes. Et d'assassiner des gens à en raison de leurs opinions ou de leur dessins.

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