Il faut qu'on parle de Salwa

Des Libyens pleurent sur la tombe de la... (Photo ABDULLAH DOMA, Archives AFP)

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Des Libyens pleurent sur la tombe de la juriste Salwa Boughaighis, tuée mercredi dernier dans sa maison par cinq hommes armés.

Photo ABDULLAH DOMA, Archives AFP

Mercredi dernier, en soirée, cinq hommes armés ont fait irruption dans la maison de Salwa Boughaighis, à Benghazi, la grande ville de l'est de la Libye.

Pendant que son mari, Essam al-Gharyani, tentait de stopper les agresseurs, la juriste de 48 ans a eu le temps de monter sur le toit pour les photographier avec son iPad. Puis elle est tombée, le corps criblé de balles. Son mari, lui, est porté disparu. Il a vraisemblablement été enlevé.

J'ai rencontré Salwa Boughaighis à Benghazi, en avril 2011. À cette époque, tout paraissait possible, y compris la chute de Mouammar Kadhafi, qui s'accrochait encore au pouvoir à Tripoli et contrôlait l'ouest du pays. Mais aussi, surtout, l'avènement d'une nouvelle Libye, démocratique, libre, respectueuse des droits de chacun.

C'est pour réaliser ce rêve que Salwa Boughaighis avait rejoint les premiers protestataires qui s'étaient rassemblés, le 15 février 2011, devant le palais de justice de Benghazi, après l'arrestation de l'avocat Fathi Terbil, célèbre défenseur des victimes de la répression de Kadhafi. Parmi ces révoltés de la première heure, il y avait de nombreux avocats, professeurs, médecins et artistes. C'était la révolution de l'élite intellectuelle de Benghazi.

On connaît la suite : Khadafi a tenté d'écraser le soulèvement dans le sang, l'OTAN a volé au secours des protestataires, le dictateur a fini par tomber, mais la Libye d'aujourd'hui n'a rien d'un État démocratique. C'est même à peine un État tout court. Surtout dans la région de Benghazi, qui a vu naître le soulèvement, le pays est sous la coupe de groupes armés divers, y compris les islamistes radicaux qui tentent d'imposer leur loi.

Quand j'ai fait la connaissance de Salwa Boughaighis, au printemps 2011, les rebelles de l'est essayaient de s'organiser, tout en suivant fébrilement les fluctuations de la ligne de front, qui avançait et reculait le long de la côte de la Méditerranée.

Formée à la Sorbonne, issue d'une riche famille de Benghazi, Salwa Boughaighis avait réussi ce qui, dans cette société patriarcale, relevait d'un exploit : elle était la seule femme à siéger au sein du Conseil national de transition, sorte de gouvernement temporaire qui tentait de bâtir les structures d'un État dans le désert laissé par Kadhafi. Sa tâche : tracer les bases de la future Constitution libyenne.

J'ai croisé Salwa à l'hôtel Uzu, où se tenaient les conférences de presse quotidiennes des rebelles. Sa soeur Iman, orthodontiste de profession, tenait le rôle d'attachée de presse de l'opposition, et elle s'arrachait les cheveux à essayer de répondre aux innombrables demandes des journalistes.

« Le plus difficile, m'avait dit Salwa, c'est qu'on doit tout faire à partir de zéro. La Libye n'a jamais eu de lois électorales. Nous devons décider comment diriger ce pays, à partir de rien », m'avait alors confié Salwa. Elle m'avait frappée par son calme, son intelligence, sa détermination.

Peter Bouckaert, responsable des situations d'urgence pour Human Rights Watch, a également connu Salwa Boughaighis en ces jours pleins d'espoir et de chaos. Dans un texte écrit après son assassinat, il salue le courage de l'avocate, et il raconte comment elle avait forcé les portes d'une prison où les rebelles armés détenaient des travailleurs africains sous prétexte qu'ils avaient collaboré avec Kadhafi. C'étaient les premiers dérapages de l'opposition libyenne. Ils annonçaient, hélas, les jours sombres qui ont suivi.

Peter Bouckaert dépeint une femme surprise de s'être retrouvée ainsi au coeur de l'histoire, alors que les événements prenaient un tour que les premiers manifestants de Benghazi n'avaient jamais prévu.

Après la chute de Kadhafi, Salwa Boughaighis et sa soeur Iman ont poursuivi leur rêve d'une Libye libre et démocratique, se heurtant à de nouveaux obstacles, dont la menace des milices islamistes de Benghazi.

Le mari de Salwa a été élu membre du conseil municipal de Benghazi. Mais l'avocate travaillait plutôt en arrière-scène, essayant de rétablir le dialogue entre toutes les factions qui se disputaient - et se disputent toujours - les richesses de ce pays fracturé. Féministe, elle tentait aussi de défendre les droits des femmes, dans la ligne de feu des islamistes.

Avec un courage indéfectible, malgré les incessantes menaces de mort, elle continuait à marcher librement dans les rues de Benghazi, refusant de recouvrir sa tête d'un hidjab.

Ces derniers temps, elle se trouvait en Jordanie, aux côtés de son fils qui étudie à Amman. Mais elle voulait rentrer en Libye pour voter aux élections parlementaires. Ses amis ont tenté de l'en dissuader. Elle ne les a pas écoutés. Elle a été assassinée le jour même du vote.

« Avec la mort de Salwa, les idéaux du soulèvement de 2011 qui a permis de renverser le régime tyrannique de Kadhafi ont reçu un autre coup extrêmement dur, et plusieurs femmes libyennes ont perdu celle qui était leur modèle », écrit Peter Bouckaert dans son hommage posthume.

Pour moi, la fin tragique de Salwa Boughaighis met carrément le dernier clou dans le cercueil du rêve du printemps 2011. La Libye dont rêvaient Salwa, Iman, Essam, leurs proches et leurs amis naîtra peut-être un jour. Mais ce jour est loin, très loin.




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