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La démocratie écorchée

La statue du président irakien Saddam Hussein a... (Photo Jérôme Delay, archives Associated Press)

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La statue du président irakien Saddam Hussein a été déboulonnée par l'armée américaine le 9 avril 2003, jour de la prise de Bagdad. «Le modèle américain de démocratisation par les armes a conduit à un désastre en Irak et en Afghanistan», résume le spécialiste John Keane, auteur de Vie et mort de la démocratie.

Photo Jérôme Delay, archives Associated Press

Rien ne semblait pouvoir arrêter la démocratie durant la deuxième moitié du XXe siècle. Mais la dernière décennie a été celle des reculs démocratiques. Dérives autocratiques, déclin des libertés, révolutions qui débouchent sur des catastrophes humaines : la démocratie est-elle en train de faire naufrage?

Dans son plus récent film, Walesa, l'homme d'espoir, le cinéaste polonais Andrzej Wajda raconte la vie du célèbre électricien qui s'était retrouvé à l'avant-scène des grèves nées dans les chantiers navals de Gdansk, à l'été 1980.

La révolte a fini par être réprimée, mais elle a pavé la voie vers l'effondrement spectaculaire de la dictature soviétique, une décennie plus tard.

En regardant ce film (sur DVD, parce qu'il n'est pas encore distribué au Québec), je me suis replongée dans cette époque fébrile où des millions de Polonais avaient eu le courage de défier non seulement leur propre gouvernement, mais aussi leur hégémonique voisin. Mes amis polonais de l'époque n'aspiraient qu'à une chose: vivre dans un «pays normal», soit un pays où l'on peut voter librement, dire ouvertement ce qu'on pense et acheter des produits de première nécessité dans des magasins accessibles à tous.

Les élections «semi-libres» de juin 1989, dont on célèbre ces jours-ci le 25e anniversaire, ont permis à la Pologne de faire son entrée dans le club des pays démocratiques, où elle a été rapidement suivie par ses voisins.

C'étaient les années de gloire de la démocratie, qui semblait voguer de victoire en victoire, écrasant au passage l'odieux régime d'apartheid, en Afrique du Sud.

C'était aussi le point culminant d'un demi-siècle marqué par des progrès démocratiques fulgurants. En 1941, la planète comptait tout juste 11 démocraties électorales, au point où le président Franklin Roosevelt se demandait s'il serait possible «de préserver la grande flamme de la démocratie contre la noirceur de la barbarie».

Aujourd'hui, on recense 88 pays démocratiques, qui abritent 2,8 milliards d'habitants, soit 40% de la population mondiale.

«Nous avons accompli d'immenses progrès dans les années 80 et 90, mais depuis, la démocratie s'est enlisée», constate Arch Paddington, vice-président de l'ONG américaine Freedom House qui documente l'état de la liberté dans le monde.

Le déclin

Enlisement? Quand on y regarde de plus près, il s'agit plutôt d'un déclin. Sinon d'une chute libre.

Selon Freedom House, cela fait huit ans que le nombre de pays où les libertés reculent est supérieur à celui des pays où elles progressent. Mais les reculs ne sont pas uniquement quantitatifs. Ils sont surtout qualitatifs.

Miné par l'apathie des électeurs, la montée des régimes autoritaires, les échecs des soulèvements arabes et l'impuissance des Parlements, le modèle qui incarnait les aspirations des Polonais en 1980 a perdu de son lustre. Au point où sa pertinence est de plus en plus remise en question.

«Qu'est-ce qui ne va pas avec la démocratie?», se demandait récemment le magazine The Economist.

«Les ennemis de la démocratie ont le vent dans les voiles», écrit le grand spécialiste John Keane dans sa brique de 900 pages au titre provocateur: Vie et mort de la démocratie.

Il y constate que de plus en plus de gens croient que «la démocratie est un idéal poursuivi par certains peuples, à certaines époques et à certains lieux». Pas un idéal universel.

John Keane pose ensuite la question qui tue: la mort de la démocratie serait-elle vraiment grave?

Le modèle chinois

Si le modèle démocratique occidental écope, c'est entre autres parce qu'il a de la concurrence: celle de la Chine.

Voici donc un pays soumis au règne d'un parti unique et répressif, mais qui a réalisé un rattrapage économique spectaculaire depuis 30 ans.

Résultat: de sondage en sondage, plus de 80% de Chinois se disent satisfaits de leur modèle de gouvernement. La démocratie à l'occidentale? Non, merci.

«La Chine représente une vision alternative de pouvoir intelligent, fondé sur l'idée que la croissance économique satisfera la population et assurera sa loyauté», dit John Keane, qui enseigne à l'Université de Sydney, en Australie.

Cela ne signifie pas que les Chinois admirent béatement leurs dirigeants. Mais plutôt que la majorité d'entre eux se contentent des petites brèches d'espace critique auxquelles ils ont accès. Et qui leur permettent de contester, de façon limitée, des problèmes écologiques, des déplacements de population ou des maires corrompus.

Ce modèle a l'avantage de l'efficacité. «La démocratie rend les choses simples extrêmement compliquées et frivoles», déplore l'intellectuel chinois Yu Keping, cité par The Economist.

Et ce n'est pas la vision d'un président américain incapable de faire adopter un budget qui le fera changer d'idée...

La dérive autoritaire

Les Chinois ne sont pas les seuls à se méfier du modèle démocratique occidental. Un récent sondage montre que 80% des Russes se préoccupent de l'état de l'économie de leur pays. Mais à peine 20% se soucient de l'état de leur démocratie.

La dérive autoritaire, et relativement peu contestée à l'interne, de Vladimir Poutine constitue un autre phénomène caractéristique de ce début du XXIe siècle. Des dirigeants démocratiquement élus prennent contrôle du système judiciaire, réécrivent la Constitution, censurent les médias... et finissent par détourner la démocratie à leurs fins.

Parmi les adeptes du «poutinisme»: le président hongrois Viktor Orban, l'ex-président ukrainien Viktor Ianoukovitch. Voire les Frères musulmans élus démocratiquement en Égypte, après la chute de Hosni Moubarak, avant d'être chassés du pouvoir par un coup militaire, l'an dernier.

Pendant ce temps, des despotes tiennent des élections factices pour se donner une légitimité. L'exemple le plus percutant de théâtre démocratique: l'absurde présidentielle organisée par Bachar al-Assad dans une Syrie ravagée par la guerre.

Il y a donc des dictatures acceptées, des démocraties de façade ou dénaturées. Et puis, il y a celles que l'on impose par la force.

«Le modèle américain de démocratisation par les armes a conduit à un désastre en Irak et en Afghanistan», résume John Keane. Effet secondaire: le modèle démocratique au nom duquel Washington s'est lancé dans cette guerre s'en trouve passablement discrédité.

Maux intérieurs

Mais la démocratie occidentale est aussi rongée de l'intérieur. De plus en plus de décisions sont prises dans des instances supra nationales sur lesquels les peuples n'ont aucune prise. On élit des gouvernements, mais ils sont impuissants devant des enjeux majeurs. Comme lors de la crise financière de 2007-2008, qui a montré les limites de la démocratie.

Résultat: la population se tourne vers des partis d'extrême droite, comme on l'a vu aux dernières élections européennes - phénomène que John Keane décrit comme une «maladie auto-immune de la démocratie».

Ou alors, les citoyens boudent carrément la vie politique. Le taux de participation électorale est en chute libre partout en Occident. Idem pour l'adhésion aux partis politiques. En 1950, 20% des Britanniques militaient au sein d'un parti. Ils ne sont plus qu'un maigre pour cent...

La démocratie sous contrôle

Malgré le titre de son livre, John Keane ne croit pas que la démocratie soit à l'agonie. En revanche, elle a besoin d'un traitement-choc - qui est déjà amorcé, selon lui.

C'est ce que ce grand expert de la vie démocratique qualifie de «monitoring democracy» - terme difficile à traduire en français. Disons la démocratie sous surveillance.

La solution se trouve du côté des centaines d'organisations qui contrôlent les gouvernements et leurs agences, révèlent des scandales, défendent les citoyens, suivent l'évolution des droits. Et dont le nombre a explosé depuis un demi-siècle.

De Wikileaks à Amnistie internationale, la nouvelle révolution démocratique passe par ces réseaux qui élargissent l'espace de liberté, scrutent les élus, mettent au jour la corruption. «Mes enfants n'adhèreront jamais à un parti politique, dit John Keane, mais ils s'intéressent à Human Rights Watch et à Greenpeace.»

Finalement, la démocratie occidentale n'est peut-être pas la réponse à tous les problèmes, partout et en tout temps. Et elle a besoin d'un sérieux électrochoc.

Ça reste pourtant un modèle attrayant, conclut John Keane, qui cite le philosophe américain Richard Rorty, selon qui «la démocratie permet aux humains d'espérer que leur vie soit libérée de la malédiction de la violence et de la cruauté, et ce, par la persuasion plutôt que par la force».

Ce n'est quand même pas si mal, comme programme...

LES CINQ DÉFIS

LA CHINE

Quelque 1,3 milliard d'habitants, un régime répressif à parti unique - et une croissance économique fulgurante. La recette chinoise fait de l'ombre à la démocratie. D'autant plus que, de sondage en sondage, plus de 80% de Chinois disent préférer ce modèle au modèle occidental. Le grand spécialiste de la démocratie John Keane décrit le régime chinois comme un modèle alternatif hybride, qui offre un certain espace critique, la «nouvelle forme de despotisme du XXIe siècle.»

LE «POUTINISME»

Changements constitutionnels, contrôle des médias, lois restreignant peu à peu les libertés: le président russe Vladimir Poutine a tracé la voie aux dirigeants qui se servent de la démocratie pour arriver au pouvoir, puis essaient de s'y accrocher en restreignant peu à peu les libertés. Un phénomène que l'on a aussi vu en Égypte (le gouvernement de Mohamed Morsi), en Ukraine (Viktor Ianoukovitch) et en Hongrie (Viktor Orban). C'est en quelque sorte un dérivé du modèle chinois, sans l'efficacité économique.

LA CRISE FINANCIÈRE DE 2007-2008

Selon The Economist, la crise financière qui a frappé l'Occident il y a sept ans met en lumière l'affaiblissement des États devant les manoeuvres de grandes institutions bancaires. «De plus en plus de décisions sont prises à l'extérieur de l'espace public», confirme John Keane. Selon lui, le secteur bancaire n'a pas toujours été soumis aux correctifs nécessaires. «Nous ne savons toujours pas comment contrôler ces institutions, ça annonce de gros problèmes pour la démocratie.»

LES RÉVOLUTIONS QUI FONT NAUFRAGE

La fièvre révolutionnaire qui a embrasé le monde arabe en 2011 n'a pas produit les résultats espérés. Dictature militaire en Égypte, désagrégation de l'État en Libye, atroce guerre civile en Syrie: ces trois exemples nous amènent à nous demander si ces trois pays n'allaient pas mieux, tout compte fait, sous la dictature. En Ukraine, sous la pression de la Russie, le renversement du régime de Viktor Ianoukovitch a conduit à des contestations territoriales et à un début de guerre civile. Les jeux n'y sont pas encore faits, mais là aussi, on peut se demander si la facture n'est pas trop salée.

L'EFFRITEMENT DE LA DÉMOCRATIE OCCIDENTALE

L'Autriche a eu beau abaisser l'âge du vote à 16 ans, elle n'a pas réussi à freiner la chute de la participation électorale, phénomène qui touche toutes les démocraties occidentales. Il s'explique par l'impopularité des politiciens et des partis politiques, qui suscitent la méfiance et le cynisme. Mais aussi par un déplacement du centre de pouvoir vers des instances supranationales sur lesquelles les électeurs n'ont pas prise. Résultat, selon John Keane: «Les électeurs se sentent marginalisés et ça ouvre la voie au populisme.»

LA LIBERTÉ DANS LE MONDE EN CHIFFRES

88 pays

représentant 40% de la population mondiale, ou 2,8 milliards de personnes, sont considérés comme libres. C'est 2 de moins qu'en 2012.

59 pays

représentant 25% de la population mondiale, soit 1,8 milliard de personnes, sont considérés comme partiellement libres. C'est un de plus qu'en 2012.

48 pays

représentant 2,5 milliards de personnes, ou 35% de la population mondiale, sont considérés comme non libres. C'est un de plus qu'en 2012.

122 pays

sont considérés comme des démocraties électorales, soit 4 de plus qu'en 2012. Les nouveaux pays qui ont accédé à ce statut sont: le Honduras, le Kenya, le Népal et le Pakistan.

POURCENTAGE DE PAYS CLASSÉS COMME DES DÉMOCRATIES ÉLECTORALES

1989 : 41%

1993 : 57%

2008 : 62%

2013 : 63%

PROGRESSION DES DROITS CIVIQUES

Le nombre de pays où les droits et libertés ont reculé en 2013 (54) est supérieur à celui où l'on a enregistré des avancées (40), pour la 8e année consécutive...




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