Le nouvel équilibre de la terreur

C'est comme une sorte de jeu qui pourrait s'appeler: qui souffrira le plus? La Russie, dont l'économie chancelante pourrait s'effondrer davantage si elle était visée par des sanctions commerciales massives? Ou l'Europe, qui dépend jusqu'à un certain point de la Russie, ne serait-ce que pour s'approvisionner en gaz et en pétrole?

La première série de mesures punitives imposées à Moscou après l'annexion de la Crimée est surtout symbolique. Pour la première fois depuis sa création, en 1975, le groupe des pays les plus industrialisés a rétréci, passant de G8 à G7. Mais la suspension de la Russie reste temporaire et potentiellement réversible. Il s'agit davantage d'une gifle diplomatique que d'un geste porteur de graves conséquences. Et surtout, c'est un prix que Moscou était manifestement prêt à payer pour ramener la Crimée en Russie.

«Ce n'est pas une tragédie si le G8 ne se réunit pas», a résumé le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov.

Le centre de gravité de ces rencontres économiques s'est de toute façon déplacé vers le G20 qui, outre la Russie, inclut des poids lourds tels que le Brésil, l'Inde et la Chine. Et pour l'instant, rien n'indique que la Russie ne sera pas bienvenue à sa prochaine rencontre, en novembre.

Avec le gel des avoirs et le refus de visa pour des Russes gravitant près du centre du pouvoir, la première série de sanctions ne contient rien d'assez substantiel pour convaincre Vladimir Poutine de remettre la Crimée à l'Ukraine. Il n'y a qu'à entendre le ton de son discours, le 18 mars, jour où il a annoncé victorieusement le rattachement de cette péninsule à la Russie, pour comprendre qu'il ne reculera pas. Qu'à ses yeux, on se trouve devant un fait accompli. Et que les prochaines sanctions mijotées par les dirigeants européens constituent surtout une mesure préventive, destinée à empêcher la répétition du scénario criméen dans l'est de l'Ukraine, voire dans des pays anciennement soviétiques abritant de fortes proportions de Russes, comme la Moldavie.

Mais la menace de sanctions économiques massives constitue une épée à double tranchant pour l'Europe. Ne serait-ce que parce que celle-ci est branchée sur les pipelines russes, qui remplissent 30% de ses besoins énergétiques.

Les dirigeants européens cherchent actuellement à réduire cet état de dépendance, mais ça n'arrivera pas du jour au lendemain.

Et puis, il n'y a pas que le gaz. L'UE achemine 7% de ses exportations en Russie. L'intensité de ces échanges commerciaux varie d'un pays à l'autre. En cas de rupture de relations avec Moscou, le premier à passer à la caisse serait l'Allemagne.

Or, un récent sondage montre que deux Allemands sur trois rejettent la politique des sanctions, tandis que 55% n'ont aucun problème avec le retour forcé de la Crimée dans le giron russe.

Bref, des sanctions commerciales de large portée risquent d'avoir un effet boomerang et d'entraîner des conséquences politiques et économiques pour ceux qui les imposent.

Sauf que... l'épée des sanctions a un deuxième tranchant. Avec 21% de ses exportations qui atterrissent en Europe, la Russie risque de payer la note elle aussi. D'autant plus que sa croissance s'essouffle depuis un bon moment déjà, que le rouble pique du nez, tandis que les capitaux fuient vers des marchés plus sûrs.

La question à un million de roubles: dans ce contexte, Moscou peut-il se permettre une guerre commerciale mettant en danger ses exportations énergétiques vers l'Occident? Au risque de perdre des milliards de dollars et de voir son économie entrer en récession?

Qui a le plus à perdre au jeu des sanctions? On se trouve, d'une certaine façon, devant un nouvel équilibre de la terreur, où l'Occident et la Russie paieront le prix d'une guerre commerciale tous azimuts. Un équilibre qui, avec un peu de chance, agira comme un moteur de dissuasion et limitera les visées de Vladimir Poutine.

À moins que, dans une sorte de croisade autodestructrice, celui-ci ne cherche justement à accentuer la crise et à isoler davantage son pays? C'est Nicolaï Petrov, de l'École des hautes études commerciales de Moscou, qui a fait part de cette thèse dans une récente entrevue au Globe and Mail.

Selon lui, Vladimir Poutine utilise l'Occident pour transformer délibérément la Russie en une «forteresse assiégée», et resserrer son emprise sur son pays.

Scénario farfelu? Avec une cote de popularité de 76%, propulsée vers des sommets par la prise de la Crimée, le président jouit peut-être d'un capital politique suffisant pour se livrer à ce genre de sacrifice calculé, comme le coup du gambit au jeu d'échecs.

Tandis que les gouvernements européens, eux, doivent composer avec leurs électeurs qui n'ont pas nécessairement envie de payer le prix des sanctions.




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