Retour sur un naufrage

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Vous souvenez-vous de Jacqueline Lessard? Cette octogénaire québécoise dont l'orphelinat avait été endommagé par le séisme en Haïti, en janvier 2010?

Eh bien, Jacqueline Lessard ne va pas bien: souffrant d'un cancer, elle se fait soigner au Québec. Son orphelinat ne va pas bien non plus, comme le laisse transparaître, en filigrane, le documentaire Haïti m'a bâti, diffusé la semaine dernière à RDI.

Flashback: de passage au Québec après le séisme, Jacqueline Lessard avait suscité un formidable élan de générosité pour son oeuvre et sa soixantaine de «ti-mouns». L'argent coulait à flots, au point qu'il a fallu mettre sur pied, en catastrophe, une fondation pour administrer les dons.

Jacqueline Lessard en compagnie d'un des orphelins dont... (PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE) - image 2.0

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Jacqueline Lessard en compagnie d'un des orphelins dont elle s'occupait en Haïti.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

La documentariste québécoise Mylène Béliveau s'est alors jointe à la Fondation, avec l'idée de faire construire un nouvel orphelinat par de jeunes stagiaires québécois. Et d'en tirer un documentaire. Une oeuvre humanitaire en Haïti, un projet de stage professionnel pour de jeunes maçons et ébénistes du Québec, et un beau film avec ça: qui dit mieux?

Mais elle oubliait une chose: Mme Lessard avait un partenaire haïtien, Étienne Bruny, qui n'a pas été capable de s'entendre avec ses nouveaux bienfaiteurs.

Le conflit n'a jamais été résolu. Et Étienne Bruny a refusé de céder ceux qu'il considérait comme ses enfants au nouvel orphelinat. Résultat: les «ti-mouns» pour qui la Fondation a récolté 2 millions de dollars n'ont jamais pu emménager dans les nouveaux locaux. Une tragédie pour Mme Lessard, qui a dû se séparer de bambins qu'elle chérissait...

C'est une histoire à crever le coeur que le documentaire évoque sans trop entrer dans les détails. Il s'attarde plutôt sur le choc des cultures, sur l'évolution de jeunes Québécois et Haïtiens qui s'enrichissent mutuellement au fil de leur collaboration...

Tout ça est très touchant. Mais le dénouement de cette initiative jette une ombre sur leur belle expérience. Une ombre que le documentaire dépeint en gris pâle. Alors qu'on est plutôt dans le noir foncé.

Dès le début, Haïti m'a bâti pourrait servir de manuel de tout ce qu'il faut éviter en coopération internationale. Le projet suinte le paternalisme, avec tous ces gentils Blancs qui débarquent en Haïti, savent comment faire les choses et ne prennent même pas la peine de consulter Mme Lessard ET son partenaire sur leurs besoins.

Le conflit avec M. Bruny est mentionné succinctement, comme un «litige juridique» dû à son manque de transparence. Choc des cultures? Ou bien M. Bruny a-t-il vraiment été imperméable aux demandes des administrateurs? Chose certaine, le fondateur de l'orphelinat a été écarté. Et on peut le comprendre de ne pas avoir aimé ça...

Du coup, la Fondation s'est retrouvée avec trois beaux bâtiments... mais sans orphelins. Dans une scène insupportable, le documentaire montre la directrice par intérim de l'orphelinat, Julie Langlois, faire signer à des parents haïtiens une abdication de droits sur le bambin qu'ils lui confient parce qu'ils sont trop pauvres pour assurer sa subsistance. Les larmes aux yeux, elle leur explique qu'ils auront le droit de visiter leur enfant... une fois par mois.

Pardon? L'orphelinat doit arracher des bambins à leur famille pour remplir ses locaux, où il accueille aujourd'hui sept enfants ainsi abandonnés? Jointe hier, Mylène Béliveau m'a fait valoir que la majorité des orphelins haïtiens ne sont pas vraiment des orphelins. Et qu'un droit de visite mensuel, c'est déjà beaucoup, compte tenu des normes locales.

D'accord. Mais est-ce une raison pour qu'une ONG québécoise adopte ce même modèle? Ne vaudrait-il pas mieux, tant qu'à faire, donner de l'argent directement aux familles pour qu'elles puissent s'occuper de leurs petits?

Pendant ce temps, la soixantaine d'enfants de l'ancien orphelinat vivent toujours dans des locaux endommagés, que l'ONG québécoise Architecte de l'urgence s'apprête à réparer, sans tambour ni trompette... et en bonne collaboration avec le patron des lieux.

À force de courir trop de lièvres à la fois, la Fondation de Jacqueline Lessard s'est retrouvée avec une débâcle déguisée en beau documentaire. De quoi donner la nausée.

 

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