Djihad et shawarmas

Scène de dévastation, à Gaza.... (Photo Tyler Hicks, The NYT)

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Scène de dévastation, à Gaza.

Photo Tyler Hicks, The NYT

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(Gaza) Le restaurant Al Afia est l'un des meilleurs endroits où manger des shawarmas à Gaza. Le jour de notre passage, c'est encore la guerre. Les trois serveurs s'ennuient en attendant d'improbables clients.

La télé diffuse Al-Aqsa TV, chaîne du Hamas, qui fait jouer en boucle des images de guerriers lançant des roquettes sur fond de musique révolutionnaire. «Nous devons détruire Israël», ordonne un des chants de combat.

L'un des employés s'appelle Sameed Assaf, il a 23 ans, un visage doux et un corps rondouillet. Rien à voir avec les guerriers virils qui défilent à l'écran.

Lui aussi veut détruire Israël. Mais il n'est pas pressé de mettre la main à la pâte. Il nous dit ceci: «J'ai hâte d'avoir des enfants pour pouvoir les sacrifier pour Gaza.» Mes deux collègues et moi avons de la peine à le croire. Il répète: sacrifier ses enfants, ce n'est pas trop pour la cause.

Il nous semble qu'il y a quelque chose qui ne colle pas. Ce type-là ne peut pas penser ces horreurs. Il n'a pas la tête de l'emploi. Mais peut-être que la tête de l'emploi n'est pas comme on pense? Ou peut-être qu'il se moque de nous? Qu'il veut nous en donner pour notre argent?

Nous réglons l'addition et nous partons, avec le sentiment que nous ne saurons jamais ce que pense vraiment Sameed Assaf.

Trois roquettes, un sourd-muet

D'abord, il y a eu une légère vibration dans les murs de l'hôtel. Puis, quelques minutes de silence. Suivies d'une déflagration qui a créé une puissante secousse et plongé l'hôtel dans le noir.

Le Grand Palace, où je loge à Gaza, se trouve sur un boulevard qui longe la mer, bordé d'hôtels, tous bondés de journalistes. Ils se sentent en sécurité, ici, car ils présument que l'armée israélienne ne bombardera pas des immeubles bourrés d'étrangers.

Seulement, en face du Beach Hotel, il y a un terrain vague où des gamins jouent au foot. Qui dit terrain vague dit possibilité de roquettes.

Le missile a atterri juste là, sur ce bout de terrain enclavé entre hôtels et immeubles résidentiels, à moins de 100 mètres du Grand Palace.

Chez nous, il y a eu peu de dégâts. Mais au Beach Hôtel, plusieurs fenêtres ont volé en éclats, de faux plafonds se sont affaissés dans les couloirs. Les journalistes n'ont pas beaucoup dormi, cette nuit-là, redoutant une autre frappe.

Le lendemain, devant l'impressionnant cratère creusé par le missile, je croise un jeune homme qui me fait signe d'approcher en gesticulant. Il montre du doigt quelques tuyaux de métal. Puis, à l'aide de ses bras, il mime un trépied, puis un projectile, avant de brandir sa main en dressant trois doigts.

«Trois roquettes ont été lancées d'ici?» Ahmed, mon traducteur, essaie de clarifier ce qu'il veut nous dire.

Sauf que notre informateur est sourd-muet. À ma grande surprise, Ahmed s'adresse alors à lui en langage de signes.

Pendant qu'il mène cette entrevue peu commune, des hommes s'approchent de nous, en silence.

Gros malaise. Quelques autres signes de la main plus tard apparaît une nouvelle version des faits.

«Les tuyaux, c'étaient des aqueducs», traduit Ahmed. La version du jeune homme a changé. Les roquettes ont disparu, comme par enchantement.

Allez exister ailleurs

Ayman Batigi est un porte-parole de la police de Gaza, bien branché au sein du Hamas. Nous le rencontrons pour parler de la difficulté de faire son boulot, alors que 12 des 18 postes de police de la bande de Gaza ont été réduits en ruines.

Mais il n'a pas grand-chose à dire à ce sujet, et rapidement, la conversation dévie.

Que pense-t-il de la guerre? Y a-t-il des chances qu'elle aboutisse à une paix durable?

Après cette guerre, nous allons nous réarmer, et nous allons gagner doublement la prochaine, dit-il avec aplomb.

Le Hamas n'acceptera donc jamais de coexister avec Israël?

Mais nous reconnaissons leur droit d'exister. Mais pas ici, pas en Palestine.

O.K., Ayman. Tu dis aux Israéliens qu'ils peuvent exister, mais qu'ils feraient mieux d'aller exister ailleurs?

Vous savez, 80% des Juifs israéliens possèdent une double nationalité. C'est bien la preuve qu'ils se préparent à fuir, non?

Pouvez-vous accepter l'existence d'Israël? J'ai posé cette question à plusieurs responsables plus ou moins haut placés du Hamas. Certains me disaient: qu'Israël commence par reconnaître la Palestine, on parlera après. D'autres: on ne peut pas discuter de ça sous les bombes. Aucun ne m'a semblé aussi sincère que l'agent Ayman Batigi, porte-parole de la police de Gaza...

Rien que des mots

J'ai reposé cette même question à Issam Salem, ancien policier de l'Autorité palestinienne, sans travail depuis que le Hamas a pris le contrôle de la bande de Gaza, il y a cinq ans.

Je l'ai connu par sa fille Heba, que j'avais rencontrée l'an dernier, quand elle avait obtenu une bourse pour aller étudier aux États-Unis, et que le Hamas lui a interdit de quitter la bande de Gaza, pour protéger sa vertu.

J'ai raconté son histoire dans un article. Et hier, je suis passée voir Heba, pour prendre de ses nouvelles.

Finalement, elle a pu profiter de sa bourse. Elle a déjoué le Hamas, en prétendant partir en vacances en Égypte, avec sa famille. Et elle a passé six mois à Hanover, en Pennsylvanie, d'où elle est rentrée avec un anglais fluide et des souvenirs plein la tête. Elle a fait du ski et du patin, est sortie au cinéma, a joué au soccer, des choses inaccessibles à Gaza.

Trois mois après son retour, le ciel s'est mis à semer la mort. Les Salem habitent un immeuble coincé entre deux terrains vagues. Le pilonnage était insupportable. Ils ont passé deux jours terrés dans leur cuisine, puis ont rejoint des amis, à l'extérieur de la ville - où les bombardements étaient tout aussi puissants.

Malgré ces huit jours de frayeur, comme beaucoup de gens, ici, Heba est convaincue que Gaza vient de remporter une victoire contre Israël.

J'ai demandé à son père ce qu'il pensait du discours triomphaliste et des déclarations de guerre du Hamas.

Il n'est pas très impressionné. «Tout ça, ce ne sont que des mots. Mais leurs vrais leaders, eux, savent bien qu'ils n'auront pas le choix. Qu'ils devront accepter Israël, à l'intérieur des frontières de 1967.»

Issam Salem n'aime pas du tout, mais alors pas du tout le Hamas. Mais il croit que son discours guerrier, c'est en grande partie du théâtre pour exciter les foules. Et que dans l'arrière-scène, il y a des gens disposés à coexister avec Israël.

A-t-il raison? J'y reviendrai, la semaine prochaine.

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