Syrie: intervenir ou pas?

Après 10 mois d'horreur à huis clos, la Syrie dérive à la vitesse grand V vers la guerre civile. Au début du conflit, on y comptait de 5 à 10 morts par jour. Aujourd'hui, c'est de 50 à 100! Plus de 5000 personnes ont déjà été tuées depuis le début du soulèvement. C'est, de loin, le chapitre le plus sanglant de tout le Printemps arabe.

Comme le régime de Bachar al-Assad ne donne aucun signe d'assouplissement, de plus en plus de voix appellent à une intervention étrangère en Syrie. Ces voix se font aussi entendre parmi les opposants syriens, qui avaient longtemps rejeté l'idée d'une aide militaire extérieure.

Bref, c'est reparti comme en 2011, alors que l'on discutait de l'opportunité d'une intervention militaire pour protéger les civils en Libye. Le débat fait rage dans les journaux, dans des magazines spécialisés et sur Twitter. Voici en gros les arguments des uns et des autres.

- «Nous avons la responsabilité morale de protéger la Syrie», écrit Shadi Hamid, directeur de recherche au centre de recherche américain Brookings, dans le magazine The Atlantic.

Il reconnaît qu'une intervention militaire en Syrie comporte des risques bien plus grands qu'en Libye. Mais il souligne que les voix syriennes pour une intervention se multiplient. Et que la Syrie a un potentiel stratégique intéressant pour Washington: la chute du régime Assad anéantirait l'axe Iran-Syrie-Liban, qui permet à Téhéran de soutenir le Hezbollah libanais.

Sa conclusion: l'intervention n'est peut-être pas pertinente dans l'immédiat, mais ça vaut la peine de commencer à y penser.

- En fournissant une aide militaire aux opposants syriens, Washington accélérerait la chute du régime Assad et gagnerait une influence auprès des prochains leaders de ce pays stratégique, plaide Jeffrey White, du Washington Institute for Near East Policy. Il s'agit d'un groupe de réflexion influent où siègent les anciens secrétaires d'État Henry Kissinger et George Shultz.

Jeffrey White favorise une aide militaire à l'Armée syrienne libre, qui gagne du terrain en Syrie et s'est récemment rapprochée de la capitale. Mais si cela ne suffit pas pour faire tomber le régime, une intervention militaire étrangère s'imposera, selon lui.

Il minimise les risques associés à une telle intervention et le bain de sang qu'elle pourrait déclencher. Les risques de dérapage sont hautement exagérés, selon lui. Quant au bain de sang, il a déjà lieu.

- Mais ceux qui s'opposent à l'hypothèse d'une intervention militaire en Syrie sont formels: elle entraînerait inévitablement un débordement du conflit. «Les groupes ethniques et religieux syriens sont intimement liés aux Turcs, aux Irakiens, aux Iraniens, aux Libanais et aux Saoudiens», écrit Ed Hasain, du Council on Foreign Relations, à New York.

Concrètement, cela signifie que, en cas d'intervention militaire, la Turquie viendrait aider les Frères musulmans syriens, l'Iran soutiendrait la minorité alaouite, tandis que la France aiderait Druzes et chrétiens. Une telle conflagration aurait aussi un effet dévastateur sur le fragile Liban et l'explosif Irak.

Ed Hasain met aussi en garde ceux qui s'imaginent qu'un nouveau régime à Damas serait automatiquement plus «gentil» envers les États-Unis et Israël, et plus hostile à l'égard de l'Iran. Penser cela, «c'est une folie».

- Autre argument massue des «anti»: on ne voit pas très bien quelle forme une telle intervention pourrait prendre. Quelques opposants syriens ont appelé à l'établissement d'une zone d'exclusion aérienne au-dessus de leur pays, comme on l'avait fait en Libye. «Mais le régime al-Assad n'attaque pas les manifestants avec des hélicoptères», proteste le politologue Marc Lynch, dans Foreign Policy. Il ajoute qu'il faudrait plutôt établir une «zone d'exclusion routière» - concept farfelu et inapplicable.

- Les appels à une intervention militaire étrangère sont «mal définis», renchérit Peter Harling, de l'International Crisis Group. Il souligne que c'est l'intransigeance destructrice du régime Assad qui pousse ses opposants à appeler à l'aide. Mais une intervention étrangère risquerait selon lui de provoquer «une régionalisation du conflit qui pourrait être plus coûteuse» que les affrontements actuels.

Alors, que faire? «Actuellement, le régime Assad mise sur la division de la communauté internationale», m'a dit Peter Harling, que j'ai joint hier au Caire. Pourtant, à l'interne, ce régime est affaibli par 10 mois de soulèvement et de répression. Il a perdu beaucoup d'appuis dans la population. Et une résolution ferme et unanime du Conseil de sécurité pourrait le faire vaciller davantage. Or, rappelle Peter Harling, pour être acceptée, cette résolution devrait formellement exclure tout scénario militaire...

Alors, des pressions diplomatiques incertaines? Ou un remède militaire potentiellement plus nocif que le mal terrible qu'il veut soigner? Il me semble que la réponse va de soi...

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