Sean Penn, le nouvel ami d'El Chapo

En publiant un texte à la gloire de... (Photo Alfredo Estrella, Agence France-Presse)

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En publiant un texte à la gloire de Joaquin Guzman, le Rolling Stone a commis un manquement grave aux règles du journalisme, souligne notre chroniqueuse. Sur notre photo, Joaquin Guzman et Sean Penn apparaissent en une du journal mexicain La Jornada.

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Le magazine Rolling Stone va regretter longtemps ce qu'il pensait être la primeur de l'année : la publication, samedi, de l'entrevue accordée à Sean Penn par le criminel le plus recherché du monde, Joaquin Archivaldo Guzman Loera, dit El Chapo.

Pas seulement parce que l'acteur et réalisateur américain s'est fait accuser de toutes parts d'avoir réalisé un article qui redore l'image du patron du cartel de Sinaloa, sans doute le plus puissant rouage du trafic de drogue sur le continent américain. Mais aussi parce que ce n'est pas une entrevue digne de ce nom, mais le compte rendu complaisant d'un entretien réalisé à distance.

Sean Penn a soumis ses questions par l'entremise de l'application de messagerie instantanée BlackBerry Messenger, et obtenu les réponses en vidéo.

« Vous considérez-vous comme une personne violente ?, demande l'acteur de 55 ans par l'entremise d'un caméraman qui a traduit ses questions en espagnol.

 - Non, Monsieur, répond Guzman.

 - Êtes-vous pour la violence, ou l'utilisez-vous en dernier recours ?, ajoute Penn.

 - Je ne fais que me défendre, rien de plus. Mais est-ce que c'est moi qui crée les problèmes ? Jamais », jure le narcotrafiquant.

Vous le croyez, vous ? Pas moi.

Au Mexique, la guerre entretenue par les cartels a fait des milliers de morts violentes chez les civils et les soldats de la drogue. Pour rester dans le domaine du cinéma, ceux qui ont vu le dernier film de Denis Villeneuve, Sicario, ont pu constater le degré de violence engendré par les cartels mexicains. Guzman est un des acteurs de ce carnage ; il est même un des plus grands responsables, parce que c'est à lui qu'on attribue d'avoir rompu la paix entre les cartels et relancé la guerre.

Et pour ceux qui ont vu la série Narcos sur Netflix ou le film Escobar avec Benicio del Toro dans le rôle-titre, dites-vous qu'El Chapo est encore plus puissant et plus dangereux que Pablo Escobar. Et plus riche aussi. Il déclare fournir « plus d'héroïne, de méthamphétamine, de cocaïne et de marijuana que n'importe qui au monde », et posséder « une flotte de sous-marins, d'avions, de camions et de bateaux ».

Sean Penn lui demande plus loin : 

« Comment sont vos relations avec votre mère ?

 - Mes relations ? Parfaites. Très bonnes, répond le baron de la drogue mexicain.

 - Vous avez du respect l'un pour l'autre ?

 - Oui, Monsieur, du respect, de l'affection et de l'amour. »

Des questions qui tuent, avouez.

En publiant ce texte à la gloire de Joaquin Guzman, le Rolling Stone a commis un manquement grave aux règles du journalisme. Les gens se demandent parfois pourquoi les médias plaident en faveur d'une information faite par des journalistes professionnels. Ce n'est pas par corporatisme, c'est parce qu'il y a des normes et une éthique à respecter.

« El Chapo Speaks », le récit publié par le Rolling Stone, est l'exemple parfait de ce qui se produit quand on ne respecte pas ces règles.

Sean Penn a fait tout ce qu'il ne faut pas faire. Il a donné le micro au pire narcotrafiquant de la planète pour lui permettre de dire qu'il est « une personne qui ne cherche pas les problèmes ». Il a fait preuve de complaisance dans sa description de l'homme. « El Chapo est d'abord un homme d'affaires qui recourt à la violence seulement quand il pense qu'elle est avantageuse pour lui-même ou pour ses intérêts d'affaires », insiste l'acteur. Il a soumis ses questions à l'avance et donné un droit de regard sur son texte avant publication.

Fallait-il le publier ? Je ne le crois pas.

« Bon moment pour se rappeler ce qui arrive aux vrais journalistes qui couvrent les trafiquants de drogue mexicains », a écrit Marty Baron, éditeur du Washington Post.

Selon l'organisme Reporters sans frontières, 86 journalistes ont été assassinés depuis l'an 2000 au Mexique, sans compter toutes les menaces que subissent les médias pour les forcer à garder le silence.

Si Sean Penn a pu mener cette entrevue, ce n'est pas grâce à ses talents de journaliste, mais plutôt grâce à l'actrice mexicaine Kate del Castillo, qui avait de bons rapports avec El Chapo depuis qu'elle avait déclaré, en 2012, faire davantage confiance au roi de la drogue qu'au gouvernement mexicain.

Sean Penn et Kate del Castillo ont entrepris en octobre 2015 un voyage de plusieurs heures en avion et en voiture pour aller rencontrer le narcotrafiquant au coeur de la jungle où il se cachait.

Sean Penn a passé sept heures dans une clairière en pleine jungle mexicaine, au milieu d'une centaine de narcotrafiquants armés jusqu'aux dents. Après une première discussion, Penn et Guzman avaient convenu de se revoir huit jours plus tard pour une entrevue plus formelle de deux jours, mais cette rencontre ne s'est jamais produite parce que les autorités ont entamé un siège dans la région, ponctué de raids aériens et de descentes de police.

Joaquin Guzman a été arrêté vendredi dernier dans le nord-ouest du Mexique, à la suite d'une opération des forces armées mexicaines, six mois après son évasion spectaculaire d'une prison à haute sécurité. Samedi, les autorités ont annoncé qu'elles allaient entamer les procédures en vue de son extradition vers les États-Unis.

Cette histoire sera-t-elle portée un jour à l'écran ? Ce ne serait pas étonnant. Sean Penn travaille sans doute déjà sur le scénario.

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