Petite enfance et gros clichés

Rima Elkouri
La Presse

Il y a de ces expressions si malmenées par les clichés qu'on en oublie le sens premier. Prise d'otage, par exemple.
À en croire la ministre Yolande James et la rumeur, des milliers des parents au Québec ont vécu deux «prises d'otages» cette semaine. Le complot aurait été ourdi par de cruelles ravisseuses syndiquées. Des éducatrices de centres de la petite enfance qui, ô scandale, gagnent en moyenne 19$ l'heure et qui, après deux ans sans contrat de travail, osent faire la grève. Non mais! Et quoi encore? Un salaire décent avec ça?

Un otage est un prisonnier dont la tête est mise à prix. C'est quelqu'un qui très souvent a peur de mourir un couteau sur la gorge. Je ne veux vexer personne, mais un parent en congé forcé qui a la chance d'avoir une place en CPE pour son enfant n'est pas exactement Ingrid Betancourt dans la jungle colombienne. Même dans un sens métaphorique, même quand une grève l'oblige à renoncer à une journée de salaire. Puis-je demander un moratoire sur l'utilisation de l'expression «prise d'otage» en contexte de grève?

À en croire encore la ministre de la Famille, les éducatrices en grève ne sont pas que des «preneuses d'otages», mais aussi des enfants gâtées réclamant sept ou huit semaines de vacances payées. Déraisonnable, dit la ministre, en précisant qu'il y a «une limite à la capacité de payer des contribuables».

Qu'est-ce qui serait raisonnable? On pourrait en discuter longtemps. Le hic, c'est que la prémisse est fausse. Les éducatrices ne réclament pas sept ou huit semaines de vacances. Seuls deux des 360 centres de la petite enfance en négociation prévoient la possibilité d'atteindre sept semaines de vacances, selon la CSN. Pour les autres, c'est-à-dire pour la majorité, on parle de quatre à six semaines selon l'ancienneté. Nul besoin d'être un grand stratège pour savoir que dans une négociation, on en demande toujours un peu plus en sachant bien que l'on en obtiendra un peu moins. Déraisonnable? Ce qui m'apparaît surtout déraisonnable et un brin démagogique, c'est de laisser entendre que les éducatrices, qui ne roulent pourtant pas sur l'or, se comportent comme les princesses d'un royaume ruiné.

Personne ne choisit de devenir éducatrice en garderie pour devenir riche. Un salaire moyen de 19$ l'heure n'est pas exactement un salaire faramineux pour des femmes à qui on confie une tâche aussi exigeante que l'éducation des enfants. Le débat qui a dérapé cette semaine montre à quel point, en dépit des beaux discours sur l'importance des CPE, la bataille de la reconnaissance est loin d'être gagnée pour les éducatrices. Bien des gens les voient encore comme des gardiennes qui sont juste là pour «dépanner». Quand elles ne «dépannent» pas, on crie à la «prise d'otages».

On sait pourtant que l'instauration de services de garde à tarif réduit est beaucoup plus qu'un service pratique pour les parents. Le système a contribué de façon assez remarquable à faire reculer la pauvreté au Québec. Il a permis à des mères de travailler. Il a favorisé le développement de milliers d'enfants. Il joue un rôle crucial de prévention, de dépistage et d'intervention précoce.

Le système n'est pas parfait pour autant. Son universalité reste un rêve inachevé. Ce n'est pas normal que les enfants défavorisés, qui gagneraient le plus à fréquenter un CPE, soient encore ceux qui le fréquentent le moins. Pas normal que des éducatrices manquent de ressources et de formation. Pas normal que les horaires soient aussi rigides. Pas normal que l'on vous appelle pour vous proposer une place quand votre enfant, inscrit sur la liste d'attente à sa naissance, est en maternelle...  

Malgré tous leurs défauts et leurs défis, les CPE demeurent avant tout un investissement social qui en vaut la peine. Les ressources investies dès la petite enfance permettent dans bien des cas d'éviter un fardeau plus lourd à l'État à long terme. C'est officiellement reconnu. Mais au-delà des beaux discours sur l'enfance, les idées reçues ont la couenne dure. Nombreux sont ceux qui oublient la nature même de la mission des éducatrices. Non, elles ne font pas que moucher des nez et changer des couches en attendant leurs vacances. Non, elles ne sont pas juste là pour «garder» en attendant la sortie des bureaux. Aimer les enfants, les stimuler, les préparer pour la vie et pour l'école, ce n'est pas rien. Veiller à l'épanouissement de 8 ou 10 enfants en même temps est un art, une vocation. Cela mérite égards et reconnaissance. Et cela devrait s'accompagner de conditions de travail décentes.

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