Le cardinal Lafrenière

Les hommes de pouvoir ont toujours un fidèle lieutenant qui, dans l'ombre, sait tout. Il voit venir les coups fourrés pour limiter les surprises qui pourraient éclabousser ses maîtres. Ultimement, le rôle de ce lieutenant, c'est de protéger le pouvoir. Le modèle du genre, bien sûr, la référence, c'est Armand Jean du Plessis, cardinal de Richelieu.

Ministre de Louis XIII, le cardinal entreprit de consolider et de répandre le pouvoir royal sur la France divisée du début du XVIIe siècle. Dans le royaume, et ailleurs, il constitua un gigantesque réseau d'informateurs.  

Le cardinal Richelieu aida Louis XIII à transformer le pouvoir de l'État français. Une des assises de cette transformation était l'information qu'il recueillait auprès de ses espions. Ses intendants, partout dans le pays, savaient renseigner le cardinal sur les ennemis du roi.  

Le cardinal savait être proactif. Ses espions le renseignaient, mais ils pouvaient aussi renverser le cours des événements. Ainsi, on raconte que l'un de ses pions convainquit l'archiduc d'Autriche de congédier quelque talentueux général sous des prétextes fumeux...

Avant même que l'expression ne soit inventée, Armand Jean du Plessis, cardinal de Richelieu, avait fait sienne cette maxime: l'information, c'est le pouvoir.  

Ce qui nous amène à Robert Lafrenière, commissaire de l'Unité permanente anticorruption (UPAC).  

Policier de carrière, il a fait ses classes à la Sûreté du Québec. Il était inspecteur-chef à la retraite, en 2003. En 2007, le ministre de la Sécurité publique, Jacques Dupuis, en fait son sous-ministre associé.  

Deux ans plus tard, il devient le sous-ministre à la Sécurité publique. C'est ce poste qu'il occupe quand, en mars dernier, le gouvernement Charest le nomme commissaire de l'UPAC.  

C'est toute la structure policière et administrative de l'État, dans la lutte contre la corruption, qui relève désormais de M. Lafrenière.  

Partout dans la structure de l'UPAC, on trouve nombre d'anciens de la Sûreté du Québec. Des gens qui connaissent M. Lafrenière. Les anciens de la police de Montréal sont, disons, plutôt rares. Il y avait bien Jacques Duchesneau à l'Unité anticollusion (UAC), mais M. Lafrenière l'a viré.  

Hors des canaux officiels, M. Lafrenière a d'autres liens qui en font un homme potentiellement bien informé. Mario Laprise, responsable de la sécurité industrielle chez Hydro-Québec, qui assiste à des réunions de l'UPAC (sans qu'on sache trop pourquoi), l'appelle par son sobriquet, Laf.  

Bref, M. Lafrenière est un homme bien informé sur un tas de choses, grandes et petites, à l'UPAC. C'est normal, c'est lui, le boss.  

Ce ne serait pas un problème si le commissaire de l'UPAC était nommé par l'Assemblée nationale, comme le vérificateur général (VG), par exemple. Pour assurer l'autonomie du VG, ce n'est pas le gouvernement, seul, qui le nomme. Il y a un mur, immense, entre le VG et le gouvernement.  

Pour M. Lafrenière, c'est différent. Il n'a pas l'autonomie du VG. Sa nomination est une nomination politique. Il a la confiance du gouvernement libéral. Or, fatalement, les enquêtes de l'UPAC sont susceptibles d'aller ratisser dans la cour du gouvernement libéral. Ce même gouvernement qui a nommé M. Lafrenière.  

Je tique. Je tique devant cette proximité entre Robert Lafrenière et le pouvoir politique. Je tique quand j'apprends que, en plus, l'actuel sous-ministre à la Sécurité publique, Martin Prud'homme, autre ancien de la SQ, est le gendre de M. Lafrenière, conjoint de la fille de M. Lafrenière, Dominique, jusqu'à tout récemment affectée à l'escouade Marteau.  

M. Lafrenière, par ses canaux officiels et officieux, est un homme sacrément bien pistonné. Si l'information, c'est le pouvoir, M. Lafrenière est puissant.  

Je suis encore plus interloqué quand j'apprends que Robert Lafrenière a des interactions avec la juge France Charbonneau, qui présidera la commission d'enquête sur la construction.  

L'embauche de 10 membres de l'UPAC (payés par celle-ci) pour épauler la commission d'enquête, c'est lui qui l'a suggérée à Mme Charbonneau. Par ailleurs, il ne cache pas, à l'interne, que c'est à sa suggestion que la juge a embauché deux anciens haut placés de la SQ pour l'assister.  

Je tique: c'est bien le même Robert Lafrenière qui, il n'y a pas si longtemps, critiquait l'idée même de cette commission d'enquête?  

Je tique: Robert Lafrenière, nommé par le gouvernement libéral, fait des suggestions de personnel à la juge Charbonneau, qui va inévitablement enquêter dans la cour du gouvernement libéral?  

Je crois rêver!  

Mais le cardinal Richelieu, ce maître dans l'art de recueillir de l'information et de placer ses hommes aux bons endroits, c'est sûr, approuverait les modus operandi du commissaire Lafrenière.




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