Du sable dans l'engrenage

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Jean Lemire
La Presse

Peu importe où vous vivez au Canada, vous êtes victime de l'exploitation des sables bitumineux dans l'ouest du pays. Les efforts des provinces pour contrecarrer les effets des changements climatiques risquent d'être anéantis par ce que l'on est en droit d'appeler «le projet le plus polluant de la planète».

L'éléphantesque chantier albertain est en train d'influer sur l'environnement de toutes les régions du pays: les Albertains et leurs voisins immédiats sont aux prises avec des taux de contamination des cours d'eau alarmants qui menacent leur santé; les Saskatchewanais font maintenant face à un problème grandissant de pluies acides qui découle directement des émissions polluantes rejetées aux grands vents; les résidants de la côte Ouest verront bientôt les superpétroliers sillonner les eaux fragiles de cette portion du Pacifique pour le transport de l'or noir vers l'Asie, et les Ontariens sont menacés par les rejets de polluants toxiques causés par le raffinement du pétrole brut albertain. 

Le Québec figure aussi sur l'échiquier des plus grands pollueurs de la planète. Si les gouvernements fédéral et québécois acceptent de donner l'aval au projet «Trailbreaker», qui vise à transporter 240 000 barils de pétrole de l'Alberta jusque dans le Maine et le Texas, Montréal accueillera près du tiers de cette cargaison d'or noir. Or, ce pétrole est jusqu'à trois fois plus polluant que celui que nous importons de la Norvège et de l'Algérie!

Vous pouvez bien voter pour qui vous voulez. Mais, peu importe vos allégeances, vous pouvez exiger un moratoire sur toute nouvelle exploitation des sables bitumineux. Il en va de notre santé. Sept Albertains sur 10, les conservateurs les plus purs et durs de ce pays, se disent inquiets des effets de cette industrie sur leur santé. Peter Lougheed, ancien premier ministre de l'Alberta et l'un des importants promoteurs du projet d'exploitation des sables bitumineux à l'époque, demande aujourd'hui un moratoire sur tout nouveau développement, le temps de trouver des solutions environnementales adéquates à une exploitation raisonnable de cette ressource.

Que l'on soit bloquiste, conservateur, libéral, néodémocrate ou vert, on doit exiger, comme le font les conservateurs de l'Ouest, ce moratoire. Si les Albertains osent le faire, nous devrions aussi exprimer nos craintes. Vous pouvez signer la pétition en ligne pour empêcher la venue du pétrole des sables bitumineux au Québec au www.petrolesale.org. Ça ne changera peut-être rien aux résultats du 14 octobre prochain, mais au moins, vous enverrez un message clair aux dirigeants de ce pays.

En cette campagne électorale, les Canadiens possèdent une puissante plateforme démocratique pour exprimer leurs valeurs. Les sondages placent l'environnement en tête de liste des préoccupations des Canadiens et, malgré un gouvernement qui se fiche complètement des valeurs environnementales de ses électeurs, vous le reporterez au pouvoir. Cette année, j'ose devancer Bernard Derome et je vous annonce que - attention, roulement de tambour - «à 6h30, soit l'heure approximative à laquelle La Presse vous a été livrée ce matin, je prévois que, si la tendance se maintient, les Canadiens éliront un gouvernement conservateur». Wow, c'est quand même plus de deux semaines avant Bernard...

Vous me direz que je ne vous apprends rien. Que si l'on se fie à la tendance depuis le début de cette campagne, l'enjeu véritable n'est pas la réélection des conservateurs, mais plutôt le futur statut du prochain gouvernement: minoritaire ou majoritaire. On peut bien faire les analyses que l'on veut, c'est la réalité. La peur de voir un gouvernement conservateur majoritaire pousse même les opposants à promouvoir le vote stratégique. On ne vote plus pour un parti, on vote contre un parti. C'est triste, mais c'est peut-être un mal temporaire nécessaire, la seule option pour ceux qui craignent de donner les pleins pouvoirs à un gouvernement qui ne respecte pas leurs valeurs.

Les conservateurs demeurent muets en environnement. Normal, ils n'ont aucune raison d'afficher leurs faiblesses. D'ici à la fin de cette campagne, les partis de l'opposition ont la responsabilité de porter le débat environnemental sur la place publique, car il s'agit d'un enjeu crucial pour tous les Canadiens. Ils doivent, au nom de la démocratie, s'assurer que les Canadiens comprennent bien les impacts de cette réélection. Avec un gouvernement conservateur majoritaire, le projet des sables bitumineux risque de connaître une croissance phénoménale, répondant ainsi à la demande pressante des Américains, et le Canada continuera de s'enfoncer dans ses sables mouvants, ternissant encore davantage sa réputation sur la scène internationale et, surtout, menaçant la santé de tous les Canadiens.

L'expression démocratique d'un peuple ne veut pas dire que l'on donne un chèque en blanc aux élus. Il est encore temps d'exiger le respect des valeurs des Canadiens pour avoir le privilège de gouverner. Il reste encore un peu plus de deux semaines pour réclamer des engagements fermes en matière d'environnement, et ce, peu importe pour qui l'on vote.

LA SCIENCE EN BREF

La terre surexploitée

Notre consommation de ressources naturelles de la planète dépasse notre production annuelle de près de 40%. C'est le constat de l'étude de l'ONG américaine Global Footprint Network. Tout a débuté le 31 décembre 1986. À cette date, pour la première fois de l'histoire, l'humanité a consommé en un an la totalité de ce que la Terre avait produit dans l'année. À la fin des années 90, notre consommation dépassait déjà de 15% la production annuelle de la planète. L'ONG calcule l'empreinte écologique de l'humanité et détermine une date qui correspond à l'épuisement des ressources annuelles naturelles de la planète (Earth Overshoot Day). Puisque notre consommation ne cesse d'augmenter, cette date tombe de plus en plus tôt. L'an dernier, c'était le 6 octobre. Cette année, le 23 septembre, confirmant que l'humanité continue de vivre au-dessus de ses moyens écologiques.

Les glaces de l'Arctique

Je vous avais promis une mise à jour sur l'état des glaces de l'Arctique pour 2008. Sans grande surprise, le volume de glace au Nord se rapprochera du record de l'année dernière, avec une superficie totale qui devrait avoisiner 1,59 million de milles carrés, ou 4,13 millions de kilomètres carrés. Si l'on considère l'épaisseur de la banquise arctique, il s'agit probablement du plus faible volume de glace arctique enregistré depuis que les scientifiques cumulent des données. Entre 1985 et 2007, les scientifiques ont enregistré une diminution importante de la glace âgée de cinq ans ou plus (56%) et, pour la première fois, le passage du Nord-Ouest (au-dessus de l'Amérique du Nord) et le passage du Nord-Est (au-dessus de la Russie) sont libres de glace et ouverts à la navigation. Les records successifs de 2007 et de 2008 confirment la tendance. L'Arctique demeure l'une des régions de la planète les plus touchées par les changements climatiques.

Un nouvel iguane fidjien

Bonne nouvelle! Un nouvel iguane vient d'être découvert aux îles Fidji. Cette nouvelle espèce, baptisée Brachylophus bulabula, rejoint donc la courte liste de deux espèces d'iguanes du Pacifique, dont l'une est menacée de disparition. Les iguanes du Pacifique ont toujours connu une cohabitation difficile avec les humains: deux espèces se sont éteintes depuis que les humains se sont installés dans ce secteur, il y a de cela environ 3000 ans. L'iguane était apprécié pour sa chair. Aujourd'hui, les trois dernières espèces de Brachylophus encore vivantes sont menacées en raison de la dégradation importante de leurs habitats.

L'auteur est biologiste, photographe et cinéaste. Il a été chef de trois missions à bord du voilier Sedna IV, dont la plus récente en Antarctique. Il signe chaque semaine une chronique dans nos pages.

 




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