Isabelle Huppert: ne pas se poser de questions

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Aucune actrice américaine pressentie par Paul Verhoeven n'a voulu jouer le rôle interprété par Isabelle Huppert dans son nouveau film, Elle. On peut comprendre pourquoi. Dès la première scène de ce fascinant thriller psychologique, Michèle (Isabelle Huppert) est violée par un homme cagoulé dans sa propre maison. Elle poursuit ensuite sa journée, comme si de rien n'était, avant d'engager avec son agresseur un jeu bien malsain du chat et de la souris.

Qui est son agresseur? Ce n'est qu'une question parmi bien d'autres que pose cette satire sociale déroutante et dérangeante, provocatrice et énigmatique, qui teste les limites de la transgression morale, loin des codes habituels du cinéma hollywoodien (où Verhoeven a fait sa marque avec les Basic Instinct, RoboCop et autres Total Recall).

«J'ai du mal à comprendre pourquoi des actrices ont refusé le rôle, parce que je n'ai pas de moralité de ce genre-là - j'allais dire "mal placée", mais ce n'est pas à moi de le dire, m'explique l'égérie de Claude Chabrol et de Michael Haneke, rencontrée en septembre dans le cadre du Festival international du film de Toronto. Franchement, je ne vois pas le problème. On attend une vengeance plus immédiate, ou plus évidente. C'est ce qui fait tout l'intérêt du film. La vengeance est très subtile, imprévisible et inattendue.»

Elle, présenté en compétition officielle au plus récent Festival de Cannes, est une adaptation libre du roman Oh... de Philippe Djian, qu'Isabelle Huppert a rencontré il y a quelques années pour un projet d'adaptation. «Il m'a dit qu'il l'avait écrit en pensant à moi. C'est-à-dire qu'il ne l'a pas écrit pour moi, mais qu'il m'avait en tête.»

Admiratrice de Verhoeven

Très vite, le producteur associé au projet a eu l'idée de faire appel à Paul Verhoeven, dont Isabelle Huppert est une admiratrice depuis l'adolescence. «Ils ont essayé de faire le film aux États-Unis, dit-elle. Ils m'ont un peu trahie pendant un moment! Mais comme ça n'a pas marché là-bas, ils sont revenus le faire en France avec moi.»

Paul Verhoeven, cinéaste-culte de 78 ans, a connu tant les succès critiques - au début de sa carrière aux Pays-Bas - et populaires que les échecs retentissants. On lui doit notamment Showgirls, devenu un succès psychotronique ou resté l'un des pires navets de tous les temps, c'est selon.

«Je le porte au plus haut, dit Isabelle Huppert, qui a présenté un film de Verhoeven lors d'une rétrospective de ses oeuvres à la Cinémathèque française, il y a quelques années. L'un des films qui m'ont donné envie de devenir actrice, c'est Turkish Delight, que j'ai vu quand j'étais au lycée. Il avait été très contesté. Je me souviens que le seul journal qui en avait fait une bonne critique, c'était Charlie Hebdo. Je suis allée voir le film, qui était distribué dans une seule salle semi-porno sur les grands boulevards, et je l'ai trouvé génial.»

Avec Elle, cocktail de sexe et de violence aux pointes d'humour très noir, Paul Verhoeven est de retour en grande forme - et en français, une première pour le cinéaste d'origine néerlandaise. Il retrouve «l'élégance de l'ironie constante» - comme le dit si bien Isabelle Huppert - en se jouant des frontières floues entre le bien et le mal.

Personnage ambigu

Au coeur du récit, il y a Michèle, une femme d'affaires intransigeante, qui dirige une entreprise de jeux vidéo en poussant constamment plus loin ses employés dans la création de séquences violentes à caractère sexuel. Une femme de tête, froide, cynique, résolue, qui ne veut pas laisser entrevoir ses failles.

Ce personnage ambigu interagit de manière cruelle avec son entourage: son ex-mari, son amant, sa meilleure amie, sa mère, son fils, ses voisins, ses employés. Et avec son père, condamné pour le meurtre de plusieurs voisins - notamment des enfants - lorsque Michèle était toute petite. Elle a évidemment conservé des séquelles de ce passé trouble.

L'actrice Isabelle Huppert était fière de faire équipe... (Photo Grant Pollard, Associated Press) - image 2.0

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L'actrice Isabelle Huppert était fière de faire équipe avec le réalisateur Paul Verhoeven, dont elle admire le travail depuis l'adolescence.

Photo Grant Pollard, Associated Press

Est-il difficile de comprendre un personnage aussi insaisissable? «Je n'ai rien compris! répond Isabelle Huppert. Je ne comprenais pas sa psychologie. Je ne cherchais pas à trouver une réponse à des questions qui n'appellent pas de réponses. J'aime bien, quand je joue un rôle comme ça, me laisser complètement emporter par le rôle sans tout comprendre. C'est chaque moment qui vous fait inventer quelque chose. Je me laisse surprendre, comme dirait mon ami Michael Haneke.»

Cette Michèle fait d'ailleurs penser au personnage qu'Isabelle Huppert interprétait dans La pianiste de Haneke. «En effet. Et ça fait aussi penser à du Chabrol. Un peu comme dans un film de Claude Chabrol, plus on vous donne d'hypothèses, moins on en sait. C'est beaucoup un film qui parle de la famille, des liens du sang, de la transmission. Ça veut dire quoi d'aimer son enfant? Il y a une grande complexité, mais il n'y a pas une explication qui vaille plus qu'une autre.»

Une grande connivence s'est installée entre le cinéaste et l'actrice, explique Isabelle Huppert, même si sa collaboration avec Paul Verhoeven s'est essentiellement déroulée dans le silence. «Il m'a très peu dirigée, dit-elle. Franchement, il ne m'a pas dit un mot pendant le film! En onze semaines! Comme Chabrol qui ne disait pas un mot. Il m'a laissée conduire le rôle où je voulais, ai-je compris, parce que je suis une femme. C'est intelligent. Et c'est motivant.»

Sorte de synthèse de son parcours d'actrice, Michèle est un rôle sur mesure pour Isabelle Huppert, qui a souvent joué les reines de glace. Elle s'y trouve, dans le regard de Verhoeven, au sommet de son art. Ce n'est pas pour rien que le film nourrit pour l'actrice française bien des rumeurs de sélection aux Oscars.

Mais pourquoi, selon elle, lui offre-t-on si souvent des personnages tordus? «Je ne pense pas qu'ils sont tordus! J'espère les rendre non pas meilleurs, mais compréhensibles. C'est comme une étude de caractère. C'est ce que le cinéma permet dans le fond. Pourquoi on me les offre? Peut-être parce que l'on sait que je peux les faire avec un peu de finesse, sans trop me poser de questions. Il y a des questions qu'il ne faut pas se poser quand on joue ce genre de rôle. Moi, je ne me pose aucune question. Les réponses sont amenées par la mise en scène. Le principe, c'est d'avoir en face quelqu'un à qui on fait entièrement confiance. À partir de là, tout est facile.»

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Elle prend l'affiche le 18 novembre.

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