Serge Savard n’était plus un homme très populaire à Montréal à la fin de son règne. Le Canadien avait certes remporté la Coupe Stanley en 1993, mais subi l’élimination en première ronde l’année suivante, raté les séries en 1995 et connaissait un affreux départ.

Publié le 29 nov. 2021
Mathias Brunet
Mathias Brunet La Presse

Les gens ne s’en souviennent peut-être pas, mais le DG du Canadien avait été copieusement hué sur la glace du Forum en février 1995 lors d’un match des anciens, au lendemain d’une dégelée de 7-1 aux mains des Flyers de Philadelphie et John LeClair, revenu hanter son ancienne équipe.

Le « Sénateur », comme on le surnommait, a quitté la patinoire le cœur brisé. Comme humiliation, on aurait difficilement pu trouver pire. Savard était un homme usé le jour de son congédiement.

Enfin apprécié plusieurs années plus tard

Il a fallu cinq, dix ans, pour enfin apprécier son règne à sa juste valeur, et même à regretter son départ. Un changement de garde était nécessaire, certes, et la succession n’a pas été à la hauteur, hélas, mais on réserve désormais à Savard une place parmi les grands gestionnaires de l’histoire de l’équipe, avec deux Coupes Stanley et une participation à la finale.

Bergevin n’a pas la feuille de route de Serge Savard, mais, comme lui, malgré le nécessaire changement de garde, il faudra du temps pour apprécier son travail.

Entre 1994 et 2012, année de son arrivée, le Canadien a remporté seulement six rondes en dix-sept ans et obtenu une saison de 100 points ou plus une seule fois.

Entre 2013 et 2021, sous son règne de neuf ans, le CH a remporté six rondes, atteint la demi-finale de la Coupe Stanley une fois, la finale une fois, et amassé 100 points ou plus quatre fois (au pro rata d’une saison complète en 2012-2013).

Il y a évidemment eu des ratés en deuxième partie de parcours, mais avec les années, on retiendra sans doute davantage les bons coups avant les mauvais.

Un changement inévitable

Malgré tout, un changement devenait inévitable. Geoff Molson a pris la décision qui s’imposait afin d’entamer un nouveau cycle. Marc Bergevin était lui aussi un homme usé, vidé après cet éreintant parcours l’été dernier et la perte de soldats importants.

Les habitués de cette chronique connaissent le nouveau patron hockey du CH, Jeff Gorton, congédié injustement par un propriétaire émotif l’an dernier par les Rangers dans la foulée de l’affaire Panarin/Wilson.

« La reconstruction annoncée il y a deux ans sera moins longue que prévu à New York, grâce au génie de Jeff Gorton, le DG le plus sous-estimé de la Ligue nationale de hockey », écrivait-on ici en avril 2020.

Comme un nombre grandissant de gestionnaires, Jeff Gorton, 53 ans, n’a jamais joué au hockey à un haut niveau. Mais ce détenteur d’un diplôme universitaire en éducation physique et d’une maîtrise en gestion du sport possède un flair sûr.

Un brillant homme de hockey

Gorton a préparé la table pour Peter Chiarelli à Boston en repêchant Milan Lucic, Brad Marchand et Phil Kessel (au cinquième rang, mais quand même) et en acquérant Tuukka Rask, Marc Savard et Zdeno Chara.

Gorton a entamé la reconstruction des Rangers il y a quelques années. Il a réussi à amasser quatre choix de première ronde et trois choix de deuxième ronde dans les années suivant son arrivée en 2015. La plupart étaient des joueurs de location, parmi lesquels Rick Nash, Kevin Hayes, Mats Zuccarello et Michael Grabner.

Il lui a fallu du courage pour faire exploser le noyau, mais ses échanges ont rapporté des dividendes. La transaction pour Mika Zibanejad, désormais un centre d’élite dans la Ligue, demandait de l’audace. Il était sous-productif à Ottawa et Derick Brassard avait connu de grosses séries éliminatoires un an plus tôt et constituait un joueur très populaire.

Ryan Strome pour Ryan Spooner est un vol aux dépens de Peter Chiarelli des Oilers. Spooner a disputé seulement 25 matchs à Edmonton et il poursuit sa carrière en Suisse. Strome est le second centre derrière Zibanejad.

Notre homme a été favorisé par le contexte dans l’acquisition du défenseur Adam Fox, récipiendaire du trophée Norris l’an dernier, mais on ne peut lui enlever ce coup d’éclat, réussi en retour de deux choix de second tour.

Des erreurs aussi

Gorton n’est pas parfait. Le défenseur Ryan Graves a été un pilier au Colorado, avant de joindre les Devils. Il a obtenu en retour Chris Bigras, un défenseur de Ligue américaine. Le DG des Rangers aurait aussi sans doute pu obtenir davantage pour Ryan McDonagh et J. T. Miller dans ce gros échange avec le Lightning il y a deux ans. Les jeunes obtenus en retour, Vladislav Namestnikov, Libor Hajek et Brett Howden n’ont pas eu un gros impact, mais Gorton a au moins récupéré un choix de première (Nils Lundqvist) et de deuxième ronde.

On vante ses qualités de recruteurs, mais les Rangers, le dépisteur Gordie Clark en tête, ont fait leurs erreurs. La plupart des joueurs importants des Rangers, Zibanejad, Strome, Panarin, Fox, Lindgren, Trouba ont été acquis moyennant des échanges ou sur le marché des agents libres. Alexis Lafrenière et Kaapo Kakko, des réguliers malgré leur jeune âge, ont été repêchés parmi les deux premiers grâce à un coup de chance à la loterie du repêchage.

Nouvelle structure

Geoff Molson a annoncé lundi matin un changement dans la structure de la haute direction. Jeff Gorton fera partie d’une direction désormais à deux têtes, mais il sera sans doute celui des deux qui possède la plus grande expérience. Il faudra aussi trouver un directeur du recrutement amateur pour remplacer Trevor Timmins.

Une refonte complète de la direction était nécessaire pour permettre au Canadien d’entamer une nouvelle phase. Gorton, et son futur associé, ne seront attachés à aucun joueur de l’édition actuelle, ni ses entraîneurs. En bref, les deux nouveaux hommes de hockey auront les coudées franches pour relancer l’organisation.

Des noms circulent depuis quelques jours à titre de candidats pour le poste de DG, dont l’un des prérequis sera le bilinguisme : Mathieu Darche, Stéphane Quintal, Martin Madden fils, Roberto Luongo, Martin Brodeur, John Sedwick, Daniel Brière, Marc Denis.

Patrick Roy serait-il intéressé par une telle structure à deux têtes ? Seul lui le sait.

La recherche sera exhaustive, mais circonscrite dans le temps. On veut un deuxième homme rapidement.

Marc Bergevin laisse à ses successeurs des éléments intéressants. Les vedettes Carey Price et Shea Weber sont en fin de parcours, mais le noyau demeure dans la force de l’âge, le centre numéro un, Nick Suzuki, a 22 ans seulement, et l’équipe a repêché 38 joueurs lors des quatre dernières cuvées, dont 17 dans les trois premières rondes, en plus de choix de première, deuxième et trois choix de troisième ronde en 2022.

Une ère nouvelle commence. Des temps excitants aussi.

Demain : le règne de Trevor Timmins

Une nouvelle voix pour convaincre Jordan Harris ?

Certains se demandent si le départ de Marc Bergevin et Trevor Timmins ne nuira pas aux chances de convaincre l’un des plus beaux espoirs de l’organisation, le défenseur Jordan Harris, de signer un contrat avec l’équipe à la fin de sa saison universitaire. Harris, après tout, voit ceux qui l’ont repêché initialement en 2018 quitter l’organisation. Mais les deux hommes en lien direct avec lui ces dernières années, Rob Ramage et Francis Bouillon, sont toujours en poste. Et qui sait si Jeff Gorton, né et élevé au Massachusetts comme Harris, à 26 minutes de route de chez le clan Harris, ne parviendra pas à convaincre le jeune homme de suivre la même route…

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