J’ai commencé à faire des fautes niaiseuses. Du genre : oublier de mettre un « s » après un « tu » ou mal accorder un participe passé. Quand je remarque ces erreurs, je panique. Mais pourquoi j’ai laissé passer ça ? Depuis quand je laisse passer ça ?

Publié le 20 mars

Je me suis longtemps fait une fierté de plutôt bien écrire. J’ai déjà été réviseure, je ne commets pas trop de gaffes, en général… Et j’ai bûché pour me rendre là.

Enfant, j’étais en retard sur le groupe. Je me souviens que l’alphabet ne voulait rien dire pour moi. Une succession de sons que mes collègues de classe chantaient sans que j’en dénote le moindre sens. Mes notes étaient catastrophiques. Puis, ma mère a pris les choses en main. J’ai dû passer des heures à copier le Bescherelle et lire le dictionnaire. Autrement, je n’avais pas le droit de regarder La petite vie.

Dès la troisième année de mon primaire, j’étais première de classe.

Merci, maman.

Merci, Claude Meunier, merci, Serge Thériault.

Or, malgré tout le travail fait pour comprendre les règles qui régissent notre belle langue française, je remarque depuis quelques mois que mon cerveau baisse la garde.

« Vous n’êtes pas la première à me dire ça », m’a répondu la neuropsychologue Anne Gallagher, lorsque je lui en ai glissé un mot… Mais qu’est-ce qui peut bien nous faire perdre notre latin ? Les correcteurs automatiques ? Notre capacité d’attention sur le déclin ? Le franglais ?

Petite enquête.

Le cerveau au ralenti

« Le premier facteur qui me vient en tête, c’est plate, mais c’est le vieillissement. »

La Dre Anne Gallagher, professeure agrégée au département de psychologie de l’Université de Montréal, lance notre discussion avec force.

C’est que je n’ai pas encore 34 ans !

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

La Dre Anne Gallagher, professeure agrégée au département de psychologie de l’Université de Montréal

« On pense que tant qu’on n’a pas 65 ans, tout est correct, mais c’est faux, me répond-elle. Dès la trentaine, la vitesse de traitement de l’information commence à décliner. Nos habiletés attentionnelles ou notre mémoire de travail vont aussi diminuer, ensuite. »

La mémoire de travail nous permet de manipuler mentalement plusieurs informations. Si on est moins attentifs quand on écrit, on peut avoir de la difficulté à prendre en compte un grand nombre de données et donc faire plus de fautes. Logique.

« La mémoire diminue également, alors ça se peut qu’on oublie certaines règles syntaxiques », ajoute la Dre Gallagher.

Auquel moment je cesse de lui répondre, pose mon front contre ma table de cuisine, et pousse un soupir de découragement.

Comme la professionnelle est dotée d’un excellent sens de l’écoute, elle me lance aussitôt que tout n’est pas négatif ! Une personne en bonne santé peut voir sa mémoire sémantique augmenter avec l’âge : « Quand on s’expose à du langage, on continue à acquérir du vocabulaire. On acquiert plein de connaissances qui font que c’est le fun de vieillir, aussi ! »

Je pourrai faire des fautes en utilisant des mots compliqués.

C’est au moins ça de gagné.

L’attention en déclin

Revenons aux habiletés attentionnelles, maintenant.

Pour Linda S. Pagani, professeure titulaire à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal et chercheuse au Centre de recherche du CHU Sainte-Justine, il faut améliorer notre capacité de concentration.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Linda S. Pagani, professeure titulaire à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal

« On se distrait facilement, aujourd’hui ! On embarque sur l’ordinateur, on a une tâche à faire, on reçoit une notification, on regarde ailleurs… On pratique énormément la distraction. Et la distraction est un élastique, comme la mémoire. C’est une mauvaise habitude qu’on doit autoréguler. »

Si j’arrivais à me concentrer uniquement sur les mots que j’écris, je ferais moins d’erreurs. C’est évident. Par contre, la chercheuse soulève un autre facteur à considérer qui, lui, me prend de court.

« J’entends surtout des gens se plaindre de leurs fautes entre les mois de septembre et avril, soit quand on manque de lumière ! C’est une période d’insuffisance de vitamine D, et la vitamine D est associée à des troubles cognitifs, dont la mémoire de travail… »

— …

— Tu ne pensais pas que j’irais là, hein ? », glisse-t-elle en riant pour combler mon silence.

Non ! Je ne m’attendais pas à ce qu’on me suggère de prendre des vitamines pour être plus alerte quand j’écris. Clairement, ce sujet n’a pas fini de me surprendre.

La question de la perception

Un autre rebondissement m’attend d’ailleurs du côté de Priscilla Boyer, spécialiste en didactique du français et directrice du baccalauréat en adaptation scolaire et sociale de l’Université du Québec à Trois-Rivières…

PHOTO SARAH EMILY ST-GELAIS, FOURNIE PAR PRISCILLA BOYER

Priscilla Boyer, spécialiste en didactique du français et directrice du baccalauréat en adaptation scolaire et sociale de l’Université du Québec à Trois-Rivières

Quand on est jeune, on pense qu’on écrit bien. Mais quand on se relit, on réalise que ce n’était pas si bon que ça, finalement ! En vieillissant, on développe une expertise, donc on est plus conscients de nos fautes.

Priscilla Boyer, spécialiste en didactique du français

Alors, est-ce qu’on fait vraiment plus d’erreurs avec le temps ou est-ce qu’on ne les perçoit pas simplement davantage ?

(Une de ces réponses serait meilleure que l’autre pour mon ego, je ne vous le cacherai pas.)

Priscilla Boyer m’explique que si, vraiment, on oublie notre syntaxe, c’est possiblement par fatigue : « Chez l’adulte, c’est un phénomène qui diminue la maîtrise de l’orthographe. En fait, l’orthographe est une habileté de bas niveau, c’est-à-dire qu’elle n’occupe pas nos fonctions cognitives conscientes. Quand tu tapes sur ton ordinateur, les mots sortent tout seuls ! C’est la vigilance orthographique qui va faire qu’à certains moments sensibles, ton cerveau va t’envoyer un signal pour que tu portes attention. Un peu comme quand tu conduis sur l’autoroute sans trop y penser et que tu aperçois soudainement un chevreuil qui s’approche. »

Le problème, c’est que lorsqu’on est en surcharge cognitive, notre vigilance s’amoindrit… Et ça vous dit quelque chose, vous, la fatigue pandémique ?

« Les habiletés attentionnelles sont fragiles, selon notre état socioaffectif, m’explique Anne Gallagher. Si on regarde le profil neuropsychologique d’une personne qui vit avec un trouble anxieux, on va voir des capacités attentionnelles basses ; comme si l’anxiété mettait un voile devant son cerveau et minait son attention. En pandémie, on sait qu’une bonne part de la population est anxieuse… »

Alors, ça n’a rien à voir avec les correcteurs numériques, tout ça ? En toute transparence, j’avais pour hypothèse de base que la technologie me rendait plus paresseuse…

Selon Priscilla Boyer, au contraire, les outils de révision (tels que le logiciel Antidote) nous invitent à porter davantage attention. Ils n’écrivent pas à notre place, mais ils nous rappellent des règles de grammaire et nous incitent à prendre des décisions.

J’avoue à la chercheuse qu’en l’entendant, je me sens soudainement comme ces personnes qui craignaient les télévisions, quand elles ont envahi les foyers québécois…

Elle me dit aimer la comparaison. Ce n’est pas d’hier qu’on se braque devant de nouvelles technologies.

La Dre Gallagher avait raison : clairement, je vieillis.