Je m’ennuie de tomber en amitié. Depuis deux ans, les occasions de coups de foudre amicaux se font pas mal plus rares.

Publié le 6 mars

J’ai la chance d’avoir plusieurs amis présents, brillants et parfaitement niaiseux. Reste que je m’ennuie du fait de succomber au charme d’une nouvelle personne. Plus précisément : je m’ennuie de triper sur de nouvelles femmes.

Les relations amicales que j’entretiens avec des hommes sont importantes, mais elles se bâtissent plus lentement. Ça me prend un moment pour faire confiance. Pour évacuer la question du potentiel désir (le mien ou le leur) et savoir qu’un espace s’est créé dans lequel nous pourrons nous révéler sans attentes.

Avec les femmes, c’est différent. Ce n’est pas nécessairement que le désir est inexistant, mais je me sens d’emblée libre. J’ai l’impression que je peux me présenter telle que je suis sans avoir à détricoter une idée qu’on aurait projetée sur ma personne... Mettons celle d’une sauveuse, d’une mère, d’une distraction ou d’une féministe à boutte. (Quoique.)

« Si les amitiés féminines sont si importantes, c’est parce que les femmes peuvent, par elles, trouver qui elles sont et qui elles voudraient être. »

C’est une citation de la sexologue et essayiste Shere Hite rapportée dans la revue Psychologies. Et c’est probablement ce que j’ai lu de plus juste sur la sororité.

Je suis intriguée par les femmes que je croise. Celles qui rient fort, comme celles qui font tourner les têtes, qui ont l’air bête, qui sont gênées ou qui croient n’avoir rien à offrir.

J’aimerais pouvoir toutes les entendre et découvrir ce qu’on partage, alors qu’il y a toute une culture qui cherche à nous diviser.

Vous le savez bien, on nous apprend rapidement à nous méfier des autres femmes. Elles nous joueront dans le dos ou nous envieront à l’excès. Elles nous empoisonneront avec une pomme ou montreront leurs seins à notre chum...

C’est du moins ce que racontaient les contes pour enfants et les films pour ados, dans le temps.

Heureusement, on finit par comprendre que les femmes sont au contraire nos meilleures alliées. Non seulement elles consolent nos peines, mais en plus elles nous motivent à négocier une augmentation de salaire, à mettre des limites et à exiger mieux. Elles nous rappellent qu’on est belles ; elles savent quelle chanson faire jouer fort dans l’auto ; elles nous le disent en pleine face quand on a erré et elles acceptent qu’on erre, aussi.

Elles seront une bouée, en cas d’urgence, mais elles savent bien qu’on n’a besoin de personne pour nous tenir par la main.

Je m’ennuie de croiser un regard dans un party de bureau et d’avoir envie de découvrir tout ce qui se cache dans cette tête-là.

« En amitié, le “coup de foudre” existe aussi », écrit la sociologue Claire Bidart dans le livre L’amitié, un lien social. « Ce processus est parfois très rapide, quasi instantané. Comme en matière de séduction amoureuse, quelqu’un nous a “tapé dans l’œil”. »

Y a-t-il plus enivrante sensation que celle du coup de cœur ?

Peut-être celle de la sécurité qui vient quand la curiosité se mue en affection...

« L’un des noyaux de la définition de l’amitié réside dans “la certitude de l’aide en cas de coup dur”, écrit Claire Bidart. L’histoire vécue, les problèmes discutés ensemble, la complicité qui en est née, mais aussi l’enrichissement personnel par le contact avec l’autre, établissent autant de fondements de la qualité relationnelle. »

L’enrichissement par le contact de l’autre. Voilà !

Je me sens meilleure, au contact de mes consœurs. Pleinement vue. Et j’ai envie que dans mes yeux, elles aperçoivent leur reflet magnifié. Qu’elles se sachent admirées, l’espace d’un instant.

Les amitiés nous nourrissent. Depuis deux ans, ça se pourrait donc qu’on ait faim.

C’est d’ailleurs le sujet sur lequel s’est tout récemment penchée Claire Bidart.

Les relations amicales naissent de contextes qui ont été ébranlés par la pandémie, comme les loisirs et le travail. Parmi les 16 000 Français sondés dans l’enquête Relations personnelles et solidarités : comment la crise déplace les perspectives, réalisée par la sociologue, seulement 20,5 % ont déclaré avoir noué de nouveaux contacts pendant le confinement du printemps 2020.

Consultez l’étude

Non seulement on a rencontré moins de gens, mais on a également eu de la difficulté à garder nos amitiés vivantes.

« Les liens établis ont eux aussi besoin de s’actualiser et de se réaliser dans des activités, écrit Claire Bidart [...] Sans elles, des malentendus peuvent s’installer, des petites déceptions se creuser et s’envenimer. »

Des amitiés sont tombées au combat. Et même parmi les survivantes, un tri s’est opéré. En confinement, on devait choisir qui valait l’effort d’un maudit apéro sur Zoom... Pour orienter nos décisions, on s’est concentrés sur nos valeurs les plus importantes.

« La crise a donc aussi provoqué une réflexion existentielle sur les “vraies” valeurs, les “vrais amis”, sur ce qui vaut encore lorsque les routines sont bousculées [...] Lors de cette épreuve, des relations ont été abandonnées, mais celles qui résistent en ont été renforcées. »

Ce que je retiens de cette triste période, c’est justement à quel point les femmes de ma vie ont été solides. Là pour les autres, malgré le monde qui se repliait sur elles. Même happées de plein fouet sur le plan familial, professionnel ou intime, elles ont tenu leur clan à bout de bras.

On pouvait toujours se reposer contre leurs épaules.

Et ce que je réalise, à la veille d’un retour à la normale, c’est qu’il y a en masse de place sur les miennes pour aider toujours plus de consœurs à s’élever.

Ou juste à prendre un petit break.

Amenez-en, des coups de foudre. On a du rattrapage à faire.