J’ai une confidence à vous faire : quand le gouvernement du Québec a demandé le retour du télétravail, j’ai ressenti un grand soulagement. Devoir rester à la maison, ça veut dire pouvoir travailler davantage. Et ça, ça apaise mon anxiété. Parce que je suis brisée…

Publié le 16 janvier

Avec le confinement de 2020, je me suis mise à travailler beaucoup. Je fais partie des privilégiées dont la carrière ne s’est pas écroulée. Comme je n’avais que ça à faire, eh bien, je bossais. Pas mal tout le temps.

Impossible de me déplacer ou de voir des gens, ne me restait qu’à écrire. J’ai été plus productive que jamais.

L’automne dernier, j’ai pu à nouveau aller au bureau, mais aussi au restaurant ou chez les copains. Je pouvais redevenir une collègue, une amie et une sœur présente. Or, comment accepter de réduire ma cadence professionnelle et de dire adieu aux nouveaux standards que j’avais atteints, au fil des derniers mois ? Très franchement, je peinais à retrouver mon équilibre.

Je me sentais loin des miens. Comme avalée par une société de performance et une pandémie qui m’avait appris à me détacher de mes proches. C’est pourquoi le retour du télétravail est étrangement venu me soulager… Retour à la case départ. Retour au boulot qui peut absorber la maison, comme la vie. Su-per !

Je n’écris pas ça pour faire pitié, vanter ma dépendance au travail ou vous faire partager quelques lignes de mon journal intime, cela dit.

Je le fais parce que je ne suis pas la seule.

« Il y a eu une densification du travail, dans les derniers mois », me confirme le sociologue du travail Angelo Soares.

Le professeur titulaire au département d’organisation et ressources humaines de l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal (ESG UQAM) m’indique que plusieurs recherches ont signalé ce problème : « Les gens ont travaillé davantage parce qu’ils n’étaient pas en train de compter leurs heures. Il n’y avait plus cette coupure où on arrive et où on repart du bureau. Le temps de travail est devenu très envahissant dans la vie de plusieurs individus. »

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Angelo Soares, sociologue du travail et professeur à l’ESG UQAM

Angelo Soares m’explique qu’on n’a pas nécessairement vu le boulot s’incruster dans notre quotidien. On a omis de remarquer les heures de job qui se glissaient avant le lever des enfants ou après le souper… Plus encore, comme on se sentait mal de travailler de la maison (et donc de devoir prendre une pause pour divertir un enfant en isolement ou un chat dépendant affectif), on s’assurait de bosser chaque jour un peu plus fort.

Si on se sentait déjà coupable tout en travaillant plus, comment pourra-t-on un jour revenir à un horaire normal sans se croire moins performant ? La question se pose, non ?

Le sociologue me l’accorde. « Or, les gens doivent comprendre qu’on ne peut pas toujours faire plus avec moins ! L’être humain a beaucoup de difficulté à accepter sa vulnérabilité. On agit donc comme si on n’était pas en train de traverser une pandémie… Mais il faut réaliser qu’on vit une situation extraordinaire ! On peut faire de son mieux, mais on doit reconnaître qu’il y a de nouveaux défis avec lesquels composer. »

(Les enfants en isolement et les chats dépendants, je vous le rappelle.)

Les employeurs ont aussi beaucoup à faire pour une transition saine, selon Angelo Soares. Elle est terminée, l’époque où ils pouvaient presser le citron de leur personnel. S’ils veulent retenir et attirer des travailleurs, en mode post-pandémique, ils devront veiller à ce que tous aient du temps de repos et des conditions qui valorisent leur émancipation.

Parce qu’en attendant, certains experts parlent d’une épidémie d’épuisement professionnel. C’est d’ailleurs l’expression qu’utilise le psychologue Nicolas Chevrier pour me décrire ce qu’il observe, dans sa pratique : « Le burn-out est une exposition au stress chronique et depuis 22 mois, on est en adaptation constante. Quand on peine à s’adapter, l’épuisement va lentement nous amener à vider nos batteries d’énergie mentale. Bien des travailleurs sont très sollicités, depuis le début de la pandémie. Ils n’ont pas eu le temps de recharger leurs batteries. En plus, ils ont longtemps été privés de leurs recours habituels, comme un 5 à 7 entre amis, une pièce de théâtre ou une escapade de quelques jours. »

Et nous en voilà privés de nouveau.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Nicolas Chevrier, psychologue spécialisé en épuisement professionnel

Pour Nicolas Chevrier – qui détient un doctorat en psychologie du travail et des organisations –, il est primordial de revenir à un équilibre entre les moments où on gagne notre pain et ceux où on récupère. Mais cet ajustement ne vient-il pas avec une certaine culpabilité, dans une société qui voue un culte à la performance ?

« Je dirais qu’on voit une ouverture, en ce moment, me répond-il. La culpabilité découle des attentes que la société entretient, mais ça devient aujourd’hui la norme de remettre en question la performance. On parle même d’un phénomène de ‟grande réorientation ». Des gens quittent leur emploi parce qu’ils se questionnent sur leurs heures de travail. On se donne de plus en plus le droit de le faire ! »

Le moment est bon pour mettre la pédale douce, donc. Je vois. Et, si je peux me permettre une question (encore) plus intime : ­­­ comment faire pour réintégrer nos proches dans notre quotidien, quand on a appris à combler leur absence par le boulot ?

Un certain cadre s’impose, selon Nicolas Chevrier. On pourrait se limiter à des heures de travail fixes et se prévoir des activités sociales régulières, par exemple, pour éviter de brûler la chandelle par les deux bouts. En ce moment, les possibilités sont plus limitées, mais on peut toujours aller jouer dehors ou appeler les copains.

Angelo Soares, pour sa part, s’inquiète un peu en entendant ma question. Il trouve qu’elle cache un mode de vie problématique où le travail se fait au détriment des amitiés… Je suis d’accord.

Selon lui, on doit se rappeler que si on a mis notre vie sociale en suspens, pendant la pandémie – et si on doit le faire, encore aujourd’hui –, c’est parce qu’elle mettait à risque notre santé et celle des autres. « Or, si cette distance demeure la règle ensuite, je peux te garantir que les gens vont avoir des problèmes de santé mentale », me prévient-il.

Il faut arriver à se sortir un peu du rôle de travailleur pour embrasser à nouveau celui d’ami, de proche, de personne qui sait avoir du plaisir. Si, en le faisant, on souffre à l’idée de voir notre productivité s’amoindrir, on peut toujours se dire que ce temps passé auprès d’autrui contribue à recharger nos batteries.

« Ces interactions sont importantes pour réduire le stress que nous vivons, affirme Angelo Soares. Si on coupe dans ces relations, on marche rapidement vers un burn-out. Rappelle-toi que pour être productive, tu as besoin d’un équilibre. »

Ça tombe bien, parce qu’on est une bonne gang à justement essayer de le trouver, cet équilibre. Et si on redéfinissait ce que ça veut dire, « être productif » ?