Les résidants de Waterville peuvent faire de l’autocueillette, des promenades familiales et des explorations sonores en forêt, ces jours-ci. Pas de quoi écrire une chronique, vous me direz ! Oui, mais non. C’est que ces activités auront lieu dans la cour privée d’un de leurs voisins…

Publié le 20 août

Catherine St-Germain habite la petite municipalité de l’Estrie depuis 15 ans. Comme elle adore le ski de fond, au fil du temps, elle a demandé à quelques résidants si elle pouvait emprunter leur terrain boisé pour se balader. Puis, elle en est venue à souhaiter que tous puissent profiter de ces sentiers.

Au même moment, la pandémie a frappé. Alors qu’on s’enfermait chez soi, Catherine s’est demandé comment reconnecter les siens aux bienfaits de la nature.

1 + 1 ont fait 2.

Elle allait convaincre des propriétaires d’ouvrir leur cour arrière au public et devenir coordonnatrice du programme Accès-Nature.

« La première étape, c’était de sortir les cartes et de trouver à qui appartenaient les grandes forêts et terres privées du coin. »

C’est là que c’est payant d’habiter une « petite ville », m’explique Milène Richer, chargée de projet pour Accès-Nature. C’est en misant sur leur réseau et en demandant à des amis d’amis de jouer les entremetteurs que le duo a approché les propriétaires de la région…

« J’ai eu la chance de jaser avec un couple d’aînés de mon village que je n’avais jamais rencontré, poursuit Milène Richer. J’ai pu marcher dans leur forêt avec eux, en découvrir plus sur leur histoire. J’en ai profité pour leur demander ce qui pourrait les motiver à ouvrir leur terrain. Et, surtout, quelles étaient leurs craintes par rapport au projet ? »

Catherine St-Germain précise que le processus a exigé beaucoup de patience. C’était important de connaître les limites et les besoins de ceux à qui on sollicitait un droit de passage. De leur donner le temps d’y réfléchir, aussi…

D’ailleurs, une même peur revenait souvent chez eux : le grabuge. C’est que des individus venaient déjà sur leur terrain — permission ou non — et y laissaient de tristes traces.

L’équipe d’Accès-Nature a donc proposé de créer un abonnement. En devenant membres au coût de 10 $ par année (c’est gratuit pour les enfants), les gens devraient accepter de respecter un code d’éthique dans lequel « intimité » rimerait avec « partage de territoire ».

Cette année, 162 adultes et 159 enfants ont accepté ce pacte, sans oublier les nombreux élèves du primaire qui ont profité des sentiers privés lors de leurs cours d’éducation physique.

Du côté des propriétaires, en 2021, on comptait sept cours chaleureuses. Cette année, il y en a une dizaine. Mais qu’est-ce qu’on a donc à gagner en donnant accès à son terrain ?

Catherine St-Germain me parle du plaisir de voir défiler les enfants et familles du village (« une vraie joie pour les personnes âgées »), mais aussi de l’encadrement de l’espace.

Les sentiers sont définis de concert avec les résidants, de manière à être le moins dérangeants possible.

« On ne peut pas passer là parce qu’il y a une talle de fougères et qu’elle ne repoussera pas si on l’écrase ? Parfait, et si on passait par ici ? »

Le chemin est balisé grâce à des affiches indiquant quelle zone est partagée ou non, ce qui limite les déplacements des membres. « Je ne dis pas que ça règle tout, mais ça amène une conscience de la part du public », ajoute la coordonnatrice.

Étienne Ricard est l’un de ceux qui ont accepté d’ouvrir leur cour, cette année. Grâce à lui, une route plutôt achalandée est maintenant connectée à de grands boisés. Il m’avoue qu’il était vendu d’avance : « Je suis concepteur et constructeur de maisons écologiques, puis j’ai planché sur l’aménagement d’un écoquartier. C’est important pour moi qu’ont ait des moyens de se déplacer autres que les rues asphaltées. »

Il admet qu’il avait tout de même quelques craintes…

« Dans quelle mesure je vais pouvoir jardiner en petite tenue ? Il se passe quoi si quelqu’un se fait mal ? Est-ce que les gens vont respecter les sentiers balisés ? Est-ce que je vais me faire voler mon vélo ? »

Finalement, il y a des assurances prévues en cas d’accident, personne n’a rien piqué et il semble toujours accepté de jardiner en maillot de bain.

« Aucun pépin ! résume-t-il. Ça n’a pas pris de temps avant que le passage soit utilisé, ça répond clairement à un besoin. Et c’est très satisfaisant de voir le bonheur que ça génère. »

Quelques municipalités québécoises ont déjà instauré un volet « sentiers » de la sorte. Les programmes de Coaticook et de Sainte-Catherine-de-Hatley ont beaucoup inspiré l’équipe d’Accès-Nature, par exemple. Là où elle se démarque, c’est dans la création d’ateliers offerts dans les parcs et les cours privées…

Pour Milène Richer, ils sont l’occasion de retrouver des savoirs qui se sont perdus entre deux générations : « On vit dans un village hyper dynamique avec des gens qui ont un paquet d’aptitudes ! Par exemple, cet été, une citoyenne a donné un atelier nommé Les mauvaises herbes dans l’assiette, sur son terrain. »

Elle me vante le pesto d’orties qu’elle a cuisiné ce soir-là, puis elle me parle des ateliers de dessin en nature et de découverte des plantes médicinales qui ont aussi beaucoup intéressé le public…

Et combien de personnes pourraient en théorie profiter de tout ça ?

Catherine St-Germain me répond que l’initiative englobe Waterville et les environs, donc qu’elle pourrait toucher près de 8000 personnes. C’est pensé spécifiquement pour les gens du coin.

« On ne relève pas de la SEPAQ et ce n’est pas notre intention ! Ce que je trouverais intéressant, par contre, c’est que ce projet inspire d’autres municipalités. »

Sa collègue Milène Richer prend la balle au bond : « Le cœur de ce projet, c’est de donner accès à la nature. On ne devrait pas devoir prendre notre char ni payer pour s’évader. Il y a un aspect de justice sociale, là-dedans. J’aimerais que ça se développe plus, moi aussi. »

Eh bien, l’idée est lancée.