Juin 2022. L’invasion russe en Ukraine est dans son quatrième mois. Malgré les exactions et les crimes de guerre décriés, l’attention du monde s’est un peu détournée du conflit. En France, la nouvelle présidente, Marine Le Pen, annonce que son pays compte alléger les sanctions contre la Russie.

Publié le 11 avril

En conférence de presse, la politicienne d’extrême droite ne se porte pas à la défense de Vladimir Poutine, avec qui elle a longtemps sympathisé avant de s’en distancier, mais affirme plutôt que les sanctions en place font mal aux Français et à leur pouvoir d’achat. C’est tout à fait dans la lignée de ce qu’elle a présenté aux électeurs lors de sa campagne.

Sa décision est une première grande brèche dans la solidarité occidentale à l’égard de l’agression russe en Ukraine. Une fissure parmi les membres de l’OTAN. Un nouveau ravin au sein de l’Union européenne.

Dans sa forteresse du Kremlin, le président russe ouvre une bouteille de sovietskoie champanskoie (le champagne soviétique) pour fêter la nouvelle ère. Il sait qu’il a maintenant une nouvelle alliée tacite à l’Élysée. Une alliée qui a de l’influence à Bruxelles comme au Conseil de sécurité des Nations unies, où la France détient l’un des cinq sièges permanents.

Tiré par les cheveux, ce scénario ? Pas si on regarde les résultats du premier tour de l’élection présidentielle française. Emmanuel Macron est arrivé en tête avec 27,6 % du scrutin (près de 98 % des bulletins de vote comptabilisés au moment de publier), mais la candidate du Rassemblement national (RN, anciennement le Front national) est arrivée juste derrière avec 23,4 % des votes.

C’est de loin le meilleur score de Mme Le Pen lors d’un premier tour. En 2017, elle avait accédé au deuxième tour avec 21,3 % des voix. En fait, elle a obtenu dimanche la meilleure récolte de toute l’histoire du Rassemblement/Front national lors d’une élection présidentielle.

PHOTO SAMUEL BOLLENDORFF, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Jean-Marie Le Pen et sa fille Marine, au quartier général de ce qui était à l’époque le Front national, à Nanterre, en mai 2010

En 2002, le père de Marine Le Pen, Jean-Marie, avait accédé au second tour avec 16,9 % des voix, laissant la France pantoise. Au second tour, face à Jacques Chirac, il n’avait rallié que 17,8 % de soutien.

La donne est bien différente aujourd’hui. Dimanche, les premiers sondages indiquaient que la candidate du RN ralliait 46 % des intentions de vote, contre 54 % pour Emmanuel Macron.

Il serait carrément dangereux d’écarter la possibilité qu’elle soit élue le 24 avril.

L’électorat français continue de faire le grand écart idéologique. C’est le candidat d’extrême gauche, Jean-Luc Mélenchon, de La France insoumise, qui est arrivé troisième avec 22,0 % des voix. Il s’oppose à la candidature de Mme Le Pen, mais n’appelle pas à voter pour Emmanuel Macron.

De l’aveu même du président sortant, « tout reste à jouer » lors de ce second tour déterminant.

Pour le Canada, c’est en matière de politique étrangère, notamment à l’égard de la Russie, mais aussi des ententes de libre-échange, que l’élection de Mme Le Pen aurait les plus grandes conséquences. Pour la France et pour l’Europe, les impacts seraient toutefois beaucoup plus marqués.

Et pas seulement parce que Mme Le Pen affirmait pas plus tard que lundi dernier qu’elle voulait bannir le port du hijab (le voile islamique) dans tout l’espace public français, considérant que c’est un étendard de l’idéologie islamiste, un terrible raccourci. « Tous ceux qui sont les porteurs [de l’islamisme] et sont étrangers dans notre pays auraient intérêt à rentrer chez eux », a dit Mme Le Pen à une journaliste de BFMTV.

Et tant pis pour les centaines de milliers, voire les millions de musulmans qui sont nés en France !

« Le plus grand enjeu, c’est qu’elle remet en question les institutions de la France : l’indépendance judiciaire, la place de la France dans l’Union européenne, les droits fondamentaux en général », note Frédéric Mérand, expert de la politique européenne et directeur scientifique du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal.

Et elle veut proposer un gouvernement qui donnerait une priorité aux citoyens français de souche.

Frédéric Mérand

Selon M. Mérand, la dérive sous une présidence Le Pen serait graduelle. « Au début, elle serait plus modérée qu’on le croit, mais rognerait progressivement les institutions démocratiques », estime-t-il.

On a déjà vu ces scénarios peu réjouissants en Hongrie, sous Viktor Orbán, et aux États-Unis, pendant la présidence de Donald Trump, ou encore en Turquie, sous la gouverne de Recep Tayyip Erdogan. Les piliers de la démocratie ont été pris d’assaut lentement, mais sûrement.

Flanquée à droite par l’incendiaire Éric Zemmour, Marine Le Pen a réussi au premier tour à redorer son image en centrant son discours sur les inégalités sociales. Espérons maintenant que la deuxième partie de la campagne rappellera aux électeurs de l’Hexagone l’origine du parti qu’elle dirige : un parti xénophobe, réactionnaire. Un parti qui projette d’ouvrir brèche après brèche au sein de l’État français.