« Désolée, mon commandant m’appelle. On se reparle plus tard ? »

Publié le 8 mars

C’est sur ces mots que s’est terminée la première partie de ma conversation avec Olena Bilozerska, officière de l’armée ukrainienne, jointe à Kyiv lundi.

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La lieutenante des forces armées ukrainiennes Olena Bilozerska

On lui pardonne volontiers l’interruption. Le commandant en question avait reçu une information selon laquelle des troupes russes étaient dans les parages. « J’ai saisi mon arme, et on s’est préparés pour se battre », a-t-elle pu me raconter une heure plus tard. C’était une fausse alerte, mais il reste que la capitale ukrainienne est sur le pied de guerre. Ses habitants s’attendent à un assaut russe d’un jour à l’autre.

Des centaines de milliers de personnes ont déjà fui la ville, mais toutes les forces vives qui sont toujours dans la capitale sont mobilisées, raconte la lieutenante Bilozerska. Il y a l’armée, certes, qui, en plus de ses troupes régulières, a rappelé à elle les réservistes. Il y a aussi les volontaires de la défense civile. Et dans un camp comme dans l’autre, il y a plus de femmes qu’Olena Bilozerska n’en a jamais vu.

Pour cette guerre, il y a des femmes qui n’avaient jamais pensé à une carrière militaire de leur vie, mais elles sont tellement enragées [après l’invasion russe] qu’elles se sont pointées, comme les hommes, au bureau de recrutement pour l’effort de guerre.

La lieutenante Olena Bilozerska

On leur a appris à manier une arme. Elles sont maintenant au front.

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Cet appel au combat, Olena Bilozerska le comprend. L’ancienne journaliste originaire de Kyiv l’a ressenti en 2014 après l’annexion par la Russie de la Crimée et le début de la guerre au Donbass, déclenchée par des séparatistes russes soutenus par le Kremlin. Elle est devenue tireuse à vue. « Le Donbass, c’est loin de Kyiv où je suis née, mais pour moi, l’idée de l’État ukrainien est importante. Il n’y a pas un bâtard qui a le droit de déchirer mon pays en morceaux ! », dit-elle aujourd’hui.

Au début, son rôle dans les forces armées n’a pas été reconnu. C’était le cas de beaucoup de femmes. Elles étaient au front, mais soit elles n’avaient pas de rôle formel dans l’armée, soit elles avaient des titres militaires qui n’avaient rien à voir avec leur véritable rôle sur le terrain. En 2014, les rôles de combat étaient officiellement hors d’atteinte pour les femmes ukrainiennes.

Un documentaire, Le bataillon invisible, a été consacré à ces combattantes de l’ombre qui ont lutté pour que leur apport soit reconnu. Et pour que celles qui viennent après elles aient leur juste place.

Depuis 2018, grâce à un changement législatif, les femmes ukrainiennes ont les mêmes droits que les hommes au sein des forces armées du pays. À la veille de la guerre actuelle, elles formaient 17 % des effectifs. « Notre armée n’est que plus redoutable en ayant toutes ces femmes fortes et courageuses dans ses rangs », croit l’officière.

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Les combattantes ukrainiennes d’aujourd’hui ne sont pas une anomalie historique. Pendant la Seconde Guerre mondiale, plus de 800 000 femmes de l’Union soviétique ont combattu au sein de l’Armée rouge. Deux femmes originaires d’Ukraine se sont particulièrement illustrées, devenant des héroïnes du régime communiste.

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Nadezhda « Nadia » Popova

À 18 ans, Nadezhda « Nadia » Popova est devenue pilote et a intégré un régiment exclusivement féminin. Ce régiment, surnommé les « sorcières de la nuit », était le cauchemar des Allemands. À bord d’avions de bois dont elles coupaient le moteur lorsqu’elles s’approchaient de leur cible, les « sorcières » laissaient tomber des bombes sur les troupes ennemies à la noirceur.

Mme Popova a survécu à des milliers de missions. Lorsqu’elle est morte à l’âge de 91 ans, en 2013, c’est le président de l’Ukraine lui-même qui en a fait l’annonce.

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Loudmila Pavlichenko

Une autre Ukrainienne, Loudmila Pavlichenko, a été célébrée à travers le monde pour ses talents de tireuse à vue. Lorsque Staline a voulu convaincre les Nord-Américains de se joindre à l’effort de guerre contre les Allemands, c’est cette tireuse d’élite, qui avait abattu 309 soldats nazis avant l’âge de 25 ans, qu’il a envoyée plaider sa cause aux États-Unis et au Canada.

Quand elle a pris les armes, Olena Bilozerska était bien au fait de cet héritage. « Notre rapport avec la période soviétique est un peu compliqué, explique-t-elle. Nous continuons d’admirer le courage de ces héroïnes en tant que personnes valeureuses, mais nous faisons tout pour nous débarrasser de l’idéologie soviétique prorusse », note la militaire.

C’est dans le même esprit que le 8 mars, Journée internationale des droits des femmes et l’une des principales fêtes de l’Union soviétique, est aussi passé à la trappe pour beaucoup d’Ukrainiens. Dans un effort de désoviétisation. Mais ça n’empêche pas Olena Bilozerska de militer pour encore plus de progrès pour les femmes au sein des forces armées ukrainiennes. « Du progrès, il y en a tous les jours. Mais avec cette guerre, avec le nombre de femmes qui sont impliquées, je pense que le progrès sera fulgurant. »